Les enjeux de la constitution irakienne

Les enjeux de la constitution irakienne :

Fédéralisme, impérialisme, résistance nationale

par : Terouga, nov 2005

 Introduction : de l’impasse à l’abîme géopolitique

            Dernier avatar de l’influence américaine en Irak : le « processus politique ». Alors que nul ne songerait à parler de démocratisation, les observateurs peuvent néanmoins commenter l’évolution institutionnelle de l’Irak sous occupation.

            Première étape de ce processus : le départ du proconsul P. Bremer sitôt nommé un premier ministre irakien, volontairement dépourvu de la moindre marge de manœuvre vis-à-vis des occupants. Allaoui n’aura été, aux yeux des civils irakiens, qu’un « collabo » vite usé.

            Deuxième étape : les élections législatives de janvier 2005. Alors que les violences se sont généralisées à l’ensemble du pays (résistance, représailles collectives, attentats aveugles…) les occupants ont tenté de rendre crédible un processus électoral en Irak. Coupé du monde, sans observateurs crédibles, organisées dans des conditions rocambolesques, les élections ont confirmé les seuls résultats possibles : le rapport de force militaire. Les scores n’ont été que la résultante des rapports de force armés locaux. Les milices kurdes ont raflé la totalité des voix au nord, les partis chiites ont monopolisé les élus au sud et la zone où la résistance est la plus active a été touchée par un boycott évident. Sorti de là, les autres listes non armées n’ont obtenu que des miettes… C’est le cas de la liste organisée par le parti communiste irakien qui n’a obtenu que deux sièges malgré une servilité évidente vis-à-vis des Américains. Les occupants ont préféré laisser les organisations armées concrétiser « démocratiquement » leur nombre de porte-flingue.

            Troisième étape : l’élaboration d’une nouvelle constitution irakienne. C’est là que la stratégie américaine tente, une nouvelle fois, de concrétiser indirectement une domination qui s’érode un peu plus chaque jour devant l’ampleur de la résistance nationale et populaire ou même l’ambiguïté des alliés [1].

1. Le fédéralisme, outil colonial

Mais, pourquoi donc faut-il changer la constitution irakienne ?

La question vaut d’être posée vu que la constitution (élaborée bien avant l’arrivée au pouvoir de S. Hussein) était l’une des plus avancée de la région. Les droits de la femme et des minorités, son caractère presque laïc, sa modernité politique en faisaient une excellente base pour faire repartir un Irak indépendant et stable. Deux objectifs en totale contradiction avec les buts américains.

Incapable de trouver des alliés politiques crédibles en Irak, les occupants misent désormais sur la politique du « diviser pour régner ». Face à un rejet catégorique des Irakiens, les Américains sont désormais sur la défensive. Redoutant que l’armée irakienne ne soit infiltrée par des résistants ou se retourne contre eux, les occupants en viennent aux vielles recettes coloniales qui assurèrent une longue domination de l’Europe sur ses colonies.

Le fédéralisme est une fausse bonne idée : sensé accorder des droits et une réelle autonomie aux régions irakiennes, ce projet ne peut que diviser en régions ethniques et religieuses la nation irakienne. Hanté par l’idée de voir ressurgir un nationalisme arabe capable de contrôler son pétrole et d’avoir une politique indépendante, l’impérialisme anglo-américain souhaite diviser l’Irak (et le reste du Proche-Orient) en micro-État facilement contrôlables, rivaux, féodaux… Dans ce paysage quasi-colonial, les multinationales américaines et le gouvernement de Washington lui-même auraient un poids et une influence déterminante.

Cette politique n’est pas nouvelle : les État-Unis ont déjà expérimenté avec succès cette stratégie en éclatant totalement l’Amérique centrale à la fin du XIXe siècle. Le Panama (et son canal) fut ainsi détaché de la Colombie sur volonté de Washington.

De même les Français ou les Britanniques divisèrent artificiellement l’Asie, l’Afrique ou même le Maghreb pour mieux s’imposer. Dans les années 1920 les impérialismes français et britanniques se partagèrent la Mésopotamie après avoir abattu l’empire ottoman. La question pétrolière était déjà un enjeu qui crispa les relations entre Londres et Paris. Rappelons que le Koweït a été créé par les Anglais pour éviter que l’Irak possède les premières réserves pétrolières de la région[2]

Afin de contrôler les gisements de la région (répartis entre la Perse, les émirats, l’Irak et l’Arabie…) les impérialismes inventèrent un nouveau modèle de domination post-colonial. Moins coûteux, plus efficace et laissant une autonomie de façade aux oligarchies locales. Laissant les questions importantes aux représentants occidentaux, les populations locales furent donc encadrées par des hommes politiques féodaux. Ainsi les Britanniques puis les Américains soutinrent-ils en Perse, en Irak et en Arabie des monarchies utilement conservatrices pour éviter que les idées subversives (communisme, idées républicaines, etc.) ne parasitent la domination occidentale.

Et en cas de révolte populaires face à cette souveraineté limitée les armes et les soldats formés par l’Occident réprimaient sans retenue le mécontentement. Dès les années 1920 les Britanniques avaient utilisé des gaz de combat pour réduire la résistance à l’invasion de la Mésopotamie (grande révolte chiite de 1920 face au débarquement britannique).

Aujourd’hui la politique suivie par Bush est strictement la même : devant le coût d’une occupation coloniale de plus en plus désastreuse (économiquement et militairement) les impérialistes tentent très maladroitement de monter une démocratie formelle en armant et équipant une armée au service direct des géants du pétrole. Mais devant la rareté des candidats à ce rôle de « collabo », les État-Unis tentent de diviser l’Irak en régions ethno-fédérales. Ainsi derrière l’idée d’une constitution fédérale se cache un projet néo-colonial connu de longue date. Une partition de l’Irak en provinces autonomes préparerait des affrontements dans les espaces disputés (quelles limites exactes à ces zones ?) et déboucherait logiquement sur des vagues d’épuration ethnique… Car dans ces régions autonomes vivent des populations très mélangées et vivant généralement en bons termes, comme en Yougoslavie avant que le poison nationaliste, soutenu de l’extérieur, ne vienne ravager le pays.

2. Le poids de l’ingérence extérieure

Comme dans toute « solution fédérale » imposée à un pays affaibli et appauvri, le poids des ingérences extérieures est déterminant. Dès que l’on ouvre la boîte de Pandore des revendications « régionales », on peut être certain que les intérêts supérieurs de la nation irakienne sont menacés. Le bien public est sacrifié sur l’autel des féodalités et des oligarchies locales facilement corruptibles par l’argent de l’extérieur. C’est la réalité actuelle de l’Afghanistan : les État-Unis soutienne à bout de bras un président élu qui ne contrôle que Kaboul et le reste du pays est partagé entre seigneurs de la guerre très aimables avec les intérêts occidentaux du moment que nul ne vient leur parler d’intérêt de la nation[3]

Ainsi une région kurde (qui existe de fait depuis la première guerre anglo-américaine) serait tout de suite la cible des État voisins peu intéressés à l’idée de laisser se développer des revendications kurdes. L’Iran, mais surtout la Turquie décupleraient leurs efforts visant à déstabiliser la région irako-kurde. De plus, quid des habitants non kurdes de cet espace ? Arabes, Turcomans ou Chrétiens divers auront-ils leur place ? Et que devient la ville pétrolière de Kirkouk ? Si un État unitaire (sur le modèle français) peut vite devenir autoritaire (dérive bonapartiste) un État fédéral ne peut qu’exploser à la première contradiction extérieure…

La région du sud (chiite) poserait les mêmes types de difficultés : jusqu’où irait-elle puisque le centre du pays et surtout Bagdad est peuplé d’une importante minorité chiite localement majoritaire[4]… De plus, il deviendrait certain que cette région se connecterait à l’Iran voisin avec, là aussi, des possibilités d’éclatement de l’Irak.

Et que dire du centre du pays réputé sunnite ? Là aussi, un fonctionnement fédéral aboutirait à opposer des populations à la fois mélangées, mais aussi superficiellement divisées. Rappelons que le chiisme irakien est récent et que via des alliances tribales ou un voisinage centenaire les populations sont mélangées et associées très intimement. Ainsi quand certains religieux chiites ont appelé à la proclamation d’une région chiite autonome, ils ont été très peu suivis, même les partis les plus proches des occupants manient avec prudence le fédéralisme. La plupart des irakiens sentent bien le piège que représente cette nouvelle constitution car si le pétrole appartient à une nation unie il est moins facile de le détourner alors que si les ressources pétrolières sont aux mains des régions, qu’arrivera-t-il ? Là aussi, des multinationales de l’extraction pourront plus facilement négocier avec des régions qu’avec un État fort.

Et, comme dans tout État divisé artificiellement, que deviendront les minorités ? Chrétiens, musulmans dissidents, juifs représentent environ 5 % de la population, ils sont très dispersés et n’ont strictement aucun intérêt à cette division ethno-religieuse du pays.

Pour finir, il est devenu évident que des organisations secrètes tentent d’allumer les feux d’une guerre civile. Utilisant parfois la signature d’Al Qaïda[5], des groupes visent des mosquées chiites, des églises, des religieux sunnites. Qui a intérêt à agir ainsi ? La résistance baasiste comme le répète les Américains ? Peu probable, S. Hussein lui-même, avant sa capture plaida pour une union large des irakiens face à l’occupant. De plus, une part non négligeable des militants chiites a rejoint le front de la résistance armée patriotique. C’est le cas de l’organisation de M. al Sadr qui ne cesse, très logiquement, de s’opposer à la nouvelle constitution.

3. Indépendance et résistance nationale

Héritée des méthodes coloniales et néo-coloniales de domination, cette constitution fédérale dont le calendrier a été dicté par Bush est un piège évident pour l’Irak et les Irakiens. Si il existe des démocraties fédérales, cela ne peut mener qu’au tribalisme si le pays en question n’a pas atteint un certain degré de stabilité. Généralement le fédéralisme sert à gérer un pays immense où le centralisme serait coûteux. Les État-Unis, l’Allemagne ou encore l’Inde profitent, certes, de la gestion quotidienne des État, mais bien des inégalités perdurent devant la gestion éclatée des grandes questions. De plus, aucun grand projet émancipateur ne peut progresser rapidement face aux parlements locaux, exceptions régionales et autres règlements dérogatoires.

Sans parler de fédéralisme, le régime politique irakien issu de la défaite turque (la monarchie des années 1920 à la révolution de 1958) reposait sur la division du peuple et sur son exploitation par une oligarchie terrienne féodale alliée à une classe parasitaire gravitant autour de la famille royale. C’est encore ce « modèle » qui gère pour le compte des anglo-américains la Jordanie. Quand les puissances occidentales n’arrivaient pas à imposer durablement une monarchie féodale et autoritaire, ces puissances misaient volontiers sur un éclatement des nations en micro-État ethniques. C’est cette politique qui fit éclater durablement le Liban dans les années 70-80. Chaque pays de la région et chaque grande puissance subventionnaient sa faction, son ethnie locale…

Dans sa volonté de chasser les occupants et avec l’objectif de récupérer la gestion des richesses pétrolières, la résistance irakienne issue des mouvements politiques opposés au colonialisme (baasistes, communistes, nassériens, islamo-nationalistes) ne peut que combattre à la fois les collaborateurs des Américains, mais aussi la nouvelle constitution qui livrera les Irakiens au féodalisme et aux multinationales anglo-saxonnes.

Comme prévu le texte a été adopté.

Participation floue, OUI massif au nord et au sud (78 %), NON relatif au centre (deux provinces sunnites ont voté NON)… ce référendum a tenu les promesses de Bush et de ses clients ! Reste que la violence ne va nullement diminuer tellement ce processus politique est piloté par les intérêts américains. Ainsi, comme le disait Robert Fisk, grand reporter spécialiste des guerres du Proche-Orient, élections ou pas, on trouve des insurgés à 200 m de la « zone verte ».


[1] Les partis chiites gouvernementaux sont liés à l’Iran. Un bombardement des sites nucléaires iraniens par les USA provoquerait une rupture sanglante en Irak.

[2] Ainsi le minuscule Koweït possède autant de brut que l’Irak.

[3] Il est intéressant de noter que les droits de la femme violés par les Talibans n’intéressent désormais plus personne…

[4] Le seul quartier chiite de Bagdad, Sadr City, est peuplé d’un million de personnes !

[5] qui garantit un écho médiatique évident

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