Assumer le déclin ?
Le développement a été la grande affaire de l’après-guerre. Après une décennie de reconstruction, l’Europe, avec les États-Unis et le Japon, devient le théâtre d’un essor sans précédent. Les difficultés des années 1930 sont enfin surmontées. Le continent forme une main-d’œuvre qualifiée, des ingénieurs et des générations de jeunes cela décuple la productivité. Une énergie abondante et peu coûteuse (pétrole, nucléaire) favorise les « Trente Glorieuses ». C’est la fin de « l’abrutissement de la vie des champs » dénoncée par K. Marx au XIX°s.
La classe moyenne triomphe
Les métiers pénibles disparaissent ou sont mieux rémunérés. Les femmes, longtemps exploitées, accèdent massivement au salariat. L’urbanisation transforme les modes de vie et généralise l'économie des loisirs. L’électroménager diffuse le confort dans les foyers. L’ascenseur social fonctionne : les enfants d’ouvriers ou d’immigrés peuvent espérer s’élever. La classe moyenne triomphe et soutient des partis modérés, qui encouragent à la fois l’épargne et la consommation, sans réelle préoccupation écologique.
On pollue, certes, mais l’espérance de vie augmente, tout comme le niveau de qualification. Les libertés individuelles progressent : liberté de circuler, de consommer, de vivre sans être écrasé par le collectif. La religion poursuit son déclin, tandis que prolifèrent des formes de croyances nouvelles.
À partir des années 1970, avec les chocs pétroliers et l’émergence des préoccupations environnementales, le modèle du développement montre ses premières limites. Le rapport Meadows (1972) souligne que la croissance économique ne peut être infinie. Les premiers signaux d’alerte apparaissent.
La dynamique démographique en est un exemple frappant. Après avoir été soutenue par les progrès médicaux et sociaux, la natalité ralentit dès les années 1990, puis chute au début des années 2000. Le seuil de renouvellement des générations (2,1 enfants par femme) n’est plus atteint dans de nombreux pays développés. Les sociétés vieillissent rapidement. Les seniors, désormais majoritaires, structurent la vie sociale et politique et fossilisent encore davantage la société.
les États s’endettent
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Pour maintenir un niveau de vie acceptable malgré une population active en déclin, les États s’endettent (dès les années 1970) et recourent à l’immigration (depuis les années 1960), à la fois nécessaire et source de tensions. Les pays qui s’y refusent s’exposent à des déséquilibres encore plus marqués. Le Japon en est un exemple, avec un endettement très élevé. La Chine pourrait suivre une trajectoire comparable, combinant déclin démographique et crise immobilière.
Le développement atteint un sommet dans la survalorisation des actifs immobiliers. Les classes moyennes investissent massivement dans la pierre, souvent à crédit. Alimentée par les politiques publiques, les banques et les capitaux internationaux, cette dynamique spéculative conduit à des bulles, puis à des krachs. Le Japon en 1990 en offre une illustration. Les conséquences sont durables : appauvrissement relatif, baisse de la natalité, retour de la précarité et surtout vieillissement inexorable. La crise de 2008 en Occident s’inscrit dans une logique similaire.
Aujourd’hui, des pays comme la Chine ou la Corée du Sud connaissent des tensions comparables : logement inaccessible, coût élevé des études, pression urbaine. La natalité s’effondre. Les campagnes, délaissées, n’offrent plus d’alternative. Après une phase de convergence, le post-développement marque un retour des divergences sociales et territoriales.
L’homogénéisation politique, sociale et économique du développement se fragmente. Le modèle fondé sur le plein emploi, la propriété, le mariage, l’épargne et des services publics solides se délite progressivement. Les indicateurs, après avoir atteint des sommets, stagnent ou reculent. L’espérance de vie elle-même est menacée par les pollutions accumulées (plastiques, PFAS, pesticides) et par des crises sanitaires globales comme la Covid.
Le niveau scolaire cesse de progresser, en partie parce qu’il a atteint un plafond, mais aussi parce que l’éducation tend à devenir une forme de consommation plus qu’un outil de progression. La natalité recule sous l’effet du coût du logement, de la précarité et de l’instabilité des relations.
Sur le plan politique, les partis traditionnels peinent à assumer la fin du modèle productif et redistributif. Ils cèdent souvent à la démagogie, amplifiée par des médias eux-mêmes façonnés par le marché. Le capitalisme, moteur du développement, a produit et diffusé une multitude de biens, mais il a aussi contribué à substituer l’avoir à l’être. Les identités collectives se brouillent au profit d’un individualisme encouragé par la consommation. Les libertés débouchent sur l'agitation identitaire. Les mentalités évoluent et voient le travail comme une parenthèse dans une vie de loisir alors que précédemment c'était l'inverse.
la colère populaire peut être captée par des oligarques
La classe moyenne s’érode, tandis qu’une minorité accumule richesses et pouvoir à un niveau inédit. Le post-développement se traduit par une montée des tensions, où la colère populaire peut être captée par des oligarques médiatiques comme Trump. L’abstention progresse, la défiance s’installe. Dans des sociétés plus inégalitaires, la justice est parfois perçue comme inefficace ou injuste. Le recours à la violence est plus courant.
Les défis du post-développement (vieillissement, dette publique, perte de compétitivité) restent entiers. Et nul ne sait au juste quoi faire car l'endettement empêche toute marge de manœuvre.
Le vieillissement constitue sans doute l’un des enjeux majeurs. Qui acceptera de travailler davantage pour financer une population âgée croissante et au final toucher moins ? Un monde post-développé est avant tout un monde avec peu de croissance, donc pas de recettes et des montagnes de dettes !
Cependant, ce déclin relatif peut aussi produire certains effets positifs. La baisse démographique pourrait, localement, réduire certaines pressions immobilières et environnementales. Par ailleurs, des sociétés vieillissantes sont généralement moins enclines à s’engager dans des conflits majeurs. Le manque de jeunes rend la mobilisation militaire plus difficile, c'est le cas en Russie ou aux USA où le bellicisme d’État atteint d'évidentes limites.
Ainsi, le post-développement ne se résume pas à un simple effondrement, c'est avant tout une transformation profonde des équilibres économiques, sociaux et politiques. Une période d’incertitude, où le déclin devient non un accident mais une évidence.