Ce que nous devons à Michel Houellebecq

Extension du domaine de la lutte, Les particules élémentaires, Plateforme…

Ce que nous devons à Michel Houellebecq

par : Terouga, juillet 2005 

 

Depuis le scandale déclenché par les déclarations de Michel Houellebecq sur l’Islam (au détour de son dernier roman Plateforme en 2000) l’écrivain est très discret. Officiellement en train d’écrire un nouveau roman (qui sortira fin août 2005), intéressé par le cinéma et installé en Irlande ? Houellebecq est discret, sans doute effrayé par son succès et en quête d’un nouveau souffle littéraire.

En effet, s’il a été qualifié de « meilleur écrivain de sa génération » par Alain Soral, force est de constater que la veine de ses premiers romans s’est quelque peu épuisé, Plateforme reprenant dans la structure (et la problématique) Les particules élémentaires.

Faut-il considérer que l’originalité de Michel Houellebecq se trouve résumé dans son premier roman ? On peut, en effet, le penser car Extension du domaine de la lutte condense et recèle à lui seul le coup de force politico-littéraire qui a fait l’originalité du début de son œuvre.

Dès lors, alors que la première partie de l’œuvre de notre écrivain est passée, il est temps de faire un premier bilan « politique » de son travail littéraire à bien des égards révolutionnaire.

1. A quoi rêvent les classes moyennes ?

La décennie 90 sera sans doute divisée en deux moitiés égales par les futurs historiens. De la guerre du Golfe en 1991 au mouvement social de l’hiver 1995, on a une première moitié de décennie qui a marqué la dernière période où le mensonge libéral avait quelques relais naïfs et sincères dans la société. Proue de cette période : l’adoption du traité de Maastricht (septembre 92), dogme euro-capitaliste qui aura été la dernière escroquerie intellectuelle et politique du président François Mitterrand.

Au niveau littéraire, le consensus est le même, la médiocrité aussi. On répète sans intérêt les recettes des années précédentes. Le système éditorial est lui-même totalement verrouillé, on s’attend dans les maisons d’édition à une vague de concentration capitaliste [1], on vit à crédit, partout règne le « politiquement correct », l’épouvantail Le Pen achevant de tenter toute analyse lucide de la société.

Certes quelques tentatives vaguement critiques sont éditées, c’est le cas des romans Un subalterne de F. Rosset ou de Vivre me tue de P. Smaïn, mais on reste au premier degrés du constat, loin de toute analyse, de toute mise en perspective, tout ça vire assez vite au nombrilisme bien-pensant : le nombrilisme permet de se fâcher avec personne et la bien-pensance de ne pas se fâcher avec son éditeur !

Le malaise est encore exprimé du côté de l’individu, seul responsable de ses actes ou, à l’inverse, totalement victime d’une société sans pardon [2]. On nage donc bien dans les problématiques littéraires dérivées de la « pensée 68 », c'est-à-dire rejetant toute utopie collective et réduisant l’individu à un looser sans espoir ou à un trader du quotidien. Les autres, c'est-à-dire la société, sont vus comme des ombres errantes, des étrangers, des adversaires…

Or en 1995, paraît le premier roman de Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte. Grande nouvelle aux accents marxistes assumés (rien que dans le titre), cette œuvre réduit à néant 30 ans de prétendue littérature engagée. Dans le premier chapitre le narrateur plante le décor en associant culture d’entreprise et féminisme, deux conséquences du libéralisme sans pitié des années 80-95. Or, pour la première fois le sombre « héros » n’est plus ni un battant, ni un looser individuel. C’est, certes, une victime, un ange déchu, mais c’est avant tout un observateur lucide et logique du chaos matérialiste dans lequel il vit. En associant système libéral, dépression et misère sexuelle, M. Houellebecq tente un vrai coup de force idéologique. Or, ce coup de force est d’autant plus révolutionnaire qu’il plante son personnage dans un univers commun : les classes moyennes. Jusqu’à cette date les petits bourgeois n’avaient, dans les romans, que de vagues problèmes de cœur, jamais plus. De part leur culture et le lectorat (des bourgeois qui écrivent sur des bourgeois pour des bourgeois…) les anti-héros, les ratés, les tueurs en série, etc. ne pouvaient être que des êtres exotiques, totalement étrangers à cette classe au pouvoir. Avec Extension du domaine de la lutte il n’en est rien ! Il n’y a plus de « héros » romantico-soixantehuitard. Il n’y a plus d’issue possible puisque toute « aventure » est devenu impossible. Son premier roman marque une rupture catégorique dans le continent littéraire qui va de la vraie-fausse littérature engagée (Sollers) à la pseudo critique de la société (P. Smaïn). Ainsi, tout le vernis progressiste qui servait jadis d’opposition officielle au capitalisme est-il réduit à ce qu’il est : un rouage de plus de la machine à exploiter.

Dans ses romans suivants, Houellebecq poursuit son introspection sociologique du côté des classes moyennes. Dans Les particules élémentaires ouPlateforme, il continue son travail d’autopsie de la « libération » consécutive à 68 : ainsi la révolution sexuelle n’a-t-elle entraînée qu’une libéralisation des échanges qui n’aboutit nullement à un quelconque bien-être, mais plutôt à une confusion générale où domination sociale, marchandisation des corps et confusion des genres asservissent des individus qui sont passés de la dictature du « mariage d’amour » à la tyrannie de la performance [3]. Ainsi après avoir totalement contaminé la sphère économique, le libéralisme a-t-il poursuivi son travail de sape dans la société et la sexualité. Ainsi derrière un certain bien-être matériel (sécurité sociale, bons salaires, travail de cadre…) trouve-t-on de nouvelles maladies (dépression, SIDA, tabagie…), le cercle vicieux du crédit ou encore la violence quotidienne de villes incontrôlables (bruit, délinquances, porno-publicité).

Plus subtil encore, Houellebecq décrit toujours l’issue de cette dérive à la fois individuelle et collective : dans Extension du domaine de la lutte le héros dépressif devient fou. Dans Les Particules Elémentaires les deux demi-frères qui animent le récit glissent l’un vers la folie sous contrôle médicamenteux et l’autre vers le prophétisme scientiste. Pour finir, Plateforme, anticipe avec génie l’issue de la fuite en avant néo-coloniale. Partagé entre mariage exotico-mixte et expatriation dans un pays du Tiers-monde, notre sympathique occidental moyen, fonctionnaire inutile au ministère de la Culture, finit victime d’un attentat islamiste visant le bordel à ciel ouvert où il avait élu domicile. Nous sommes à la veille du 11 septembre…

Ainsi M. Houellebecq met-il brutalement fin à des décennies de littérature « socialiste », c'est-à-dire qui critique quelques détails de forme pour mieux faire admettre le fond.

A quoi rêvent donc les classes moyennes ? Ce fut longtemps l’obsession des publicitaires, des instituts de sondages et des hommes politiques. Préfigurant le dérèglement général de la démocratie de marché (21 avril, référendum du 29 ami, etc.), notre écrivain a parfaitement fait le tour de la grande névrose occidentale : derrière la société de consommation se cache le chômage et l’exploitation, derrière la « libération sexuelle » se trouve l’égoïsme et la frustration et, pour finir, derrière le progressisme des partis « de gauche » se dissimule un mépris du peuple et une politique au service des plus riches.

Dans cet univers qui est le nôtre, le diplôme, l’intelligence, la beauté, la bonté ne sont que des trompe-l’œil éphémères, des « trucs » aussi utiles que la publicité pour se faire une opinion sur un achat.

2.     « Je n’ai qu’un ennemi, le libéral, le libertaire »

Dès lors qu’il rejette sans appel la « pensée 68 », peut-on considérer M. Houellebecq comme un « réactionnaire » ? Est-il nostalgique de la France ordonnée du général de Gaulle ? Rien n’est moins sûr.

En effet, dans ses romans, derrière ses critiques à destination du chaos libéral, Houellebecq a nettement critiqué aussi le passé. Il affirme souvent que tout retour en arrière est impossible. Certes, il est nostalgique des périodes où le collectif définissait « démocratiquement » un cadre à l’individu, mais il a toujours très nettement condamné comme passéistes les paradis ruraux. Ainsi un personnage de Extension du domaine de la lutte réalise-t-il la précarité triste de l’existence des pêcheurs bretons du début du XX°s. De même, le père du personnage principal de Plateforme est-il victime d’un crime d’honneur de la part d’un maghrébin par trop attaché à « l’honneur » de sa soeur.

Ainsi, comme Alain Soral à la même période [4], Houellebecq va rompre avec un autre bloc du consensus social-démocrate : le lien entre délinquance et immigration. Alors que la « gauche » a toujours utilisé le Front National pour éviter de poser les problèmes d’ordre public, Soral et Houellebecq décrivent comment certains jeunes issus de l’immigration ont été incités à devenir les premiers délinquants de France. Rien de fatal, rien de racial chez ces auteurs, mais la simple conséquence d’un libéralisme anti-national, dissolvant de la solidarité et du progrès social.

Adversaire déclaré des « libéraux » (cadres et journalistes américanisés) et des « libertaires » (profs de lettres partouzeurs), Houellebecq exècre tout autant la social-démocratie version Mitterrand qui ne saurait être autre chose qu’une escroquerie intellectuelle de plus. Là aussi, il rejoint non sans arguments A. Soral qui voit dans la « gauche » actuelle une faction, une secte avec ses codes, ses quartiers, ses mots destinés à tromper des masses de consommateurs perdus dans la démocratie de marché.

Ainsi, dans Extension du domaine de la lutte, le féminisme, ou, dans Les Particules Elémentaires, l’écologie, sont les métastases de la pensée social-démocrate. Lucide sur son voisin de bureau, le narrateur de Extension du domaine de la lutte constate que son voisin ne comprend rien, ne s’intéresse à rien et qu’il « vote socialiste » comme ultime preuve de sa bêtise.

Pour finir, toujours en parallèle d’un Soral, Houellebecq a voisiné avec Jean-Pierre Chevènement [5], non au niveau organisationnel, mais au niveau des idées républicaines : idées selon lesquelles il serait encore possible en France d’éviter la fragmentation de la société en tribus rivales avec un Etat authentiquement protecteur et régulateur du libéralisme.

Sous-estimant sans doute son intégration dans le circuit médiatique, Houellebecq est tombé dans le piège que lui tendait ses adversaires habituels, les oligarques : en effet, il a du faire face à un procès après avoir qualifié l’Islam de « religion la plus con ». Certes, il a été légitimement relaxé en octobre 2002, mais il a servi de cartouche dans la guerre tribalo-politique que se livrent certaines factions de l’oligarchie : en gros, réseaux sionistes pro-américains contre réseaux paternalistes envers les immigrés arabes et africains [6]

Depuis cet incident médiatique qui a largement voilé l’analyse antilibérale de notre auteur, c’est le silence.

3.     L’épuisement de l’Occident

Abusivement classé du côté des « islamophobes » depuis Plateforme, Houellebecq n’en reste pas moins un théoricien méticuleux du déclin de l’Occident. Certes, cela concerne uniquement son dernier roman, mais la charge est sévère. Derrière la fin tragique de Plateforme, on peut remarquer des constats qui complètent Extension du domaine de la lutte et qui culminent dans la dimension internationale de la crise de société : face à la vacuité et à la solitude que génère l’Occident libéral, que faire ? Seul succès du libéralisme : il génère des revenus confortables à une grosse minorité de ses habitants. Dès lors, le héros de Plateforme, est attiré par l’exotisme des nouveaux paradis touristiques. Mais là aussi, la solution n’est jamais loin du problème : en Thaïlande comme à Cuba, notre narrateur est le premier à constater que cette invasion touristique est une véritable malédiction pour les pays cités. Et que, là aussi, la duplicité et l’hypocrisie occidentale sont sans limite : derrière les bons sentiments humanitaires (genre ONG pour enfants abandonnés…) des touristes se cachent une complète envie de consommer ces pays, ces paysages, ses gens… Ainsi ces pays n’offrent-ils qu’un marché sexuel (corps noirs, soumission des femmes africaines et asiatiques, etc.) de plus aux Occidentaux ivres d’eux-mêmes. Cependant, si le personnage évite de contracter un mariage triplement mixte (abyssales différences d’âge, d’argent, d’ambition), certains personnages secondaires font le saut et échouent comme en France, mais d’une manière différente, c'est-à-dire en sous-estimant fatalement les « intérêts » propres des filles de là-bas qui ne souhaitent venir en Occident, pas plus par amour que par francophonie, mais bel et bien pour se gaver d’un gâteau occidental pourvoyeur de richesses matérielles déjà vendues sur MTV…

Conclusion

Issu de la gauche authentique [7] (progrès social, collectif démocratique contre oligarchie capitaliste, etc.), Michel Houellebecq a démontré dans ses premiers romans la mécanique mensongère et meurtrière de l’Occident américanisé. Libéralisme économique, libéralisme sociétal, néo-colonialisme sexualo-touristique, féminisme névrotique, écologie élitiste… Toutes les facettes de cette idéologie du désir ont été réduites à ce qu’elles sont : des accessoires de domination des puissants.

Reste que notre auteur s’est aussi quelque peu coupé des réalités en intégrant une prestigieuse maison d’édition et en s’enfonçant dans de vaines politiques sur l’Islam.

Après des années de silence, d’enquête et de travail, il revient fin août avec un roman présumé sans surprise : Les possibilités d’une île. Gageons qu’il poursuivra son fructueux travail de déconstruction républicaine des chimères libérales. Dix ans après Extension du domaine de la lutte et quelques mois après la victoire énorme du NON au référendum il est devenu évident que l’atmosphère de renoncement des années 95 s’est dissipé.


[1] Rachat de la quasi-totalité du secteur par Vivendi de JM Messier

[2] Ainsi P. Smaïn accuse-t-il le seul « racisme » de gâcher la vie de son héros dans « vivre me tue ».

[3] Dans Plateforme l’auteur décrit l’économie d’une boite SM branché à Paris, le constat est sans appel : c’est la parabole de l’économie d’aujourd’hui.

[4] Dans son livre Jusqu’où va-t-on descendre ?

[5] M. Houellebecq affirmera qu’il votera Chevènement « aux deux tours » en 2002 et qu’il a voté Non à Maastricht en 92

[6] « guerre des monstres » entre les amis de A. Finkielkraut et ceux de T. Ramadan…

[7] dans sa jeunesse l’écrivain milita autour du PSU

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