Entretien avec Arnaud Bordes, responsable des éditions Alexipharmaque

QUE FAIRE  a décidé de donner la parole au responsable de la maison d'édition Alexipharmaque, http://www.alexipharmaque.net/

Arnaud Bordes, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Mes activités balancent entre l'édition, l'écriture de recueils de nouvelles, et la chronique littéraire. J'ai 39 ans.

Au risque de me répéter, je me présenterais comme un lecteur, dans l'espoir d'être un vrai lecteur, tel que défini par Marcel Schwob : " le vrai lecteur construit presque autant que l'auteur : seulement il bâtit entre les lignes. Celui qui ne sait pas lire dans le blanc des pages ne sera jamais bon gourmet de livres. "

Monter et gérer une maison d'édition indépendante n'est pas une mince affaire, comment êtes-vous arrivé à ce projet ?

Ce fut l'envie de passer, en quelque sorte, à cet autre côté qu'est l'édition ; puis, puisqu'ils ne l'étaient plus, pas assez, ou pas du tout, le plaisir autant que la passion et le devoir, de publier auteurs essentiels (Luc-Olivier d'Algange, David Mata, Jean Parvulesco...) et jeunes talents (Laurent Schang, Jacques Astruc, Ludovic Maubreuil...).

Du reste, l'édition n'étant plus, à de rares exceptions près, que communication pullulante, spectacle épicier, pseudo-débats culturels, radicalités consensuelles, médiocrité toujours recommencée et (volontairement) aliénante, il s'agissait de revenir, modestement mais fermement, loin des modes et des suffrages, aux fondamentaux, aux textes : un style exigeant, un imaginaire ample, une pensée fervente, cohérente, référencée, une esthétique.

Retour aux textes dont témoigne la couverture de nos livres où, précisément, mieux qu'une photographie ou une illustration, le texte s'affiche - considérant que l'Autorité des mots est, doit être, supérieure au(x) pouvoir(s) proliférant(s) des images.

 Dans un univers éditorial gangrené par les puissances d'argent quelle est la place de l'édition indépendante en France ?

Univers éditorial gangrené ? En effet. De même que le système électoral fondé sur l'alternance unique entretient l'illusion d'un débat politique et s'avère une efficace processus de dépolitisation, le système éditorial et sa production permanente d'âneries ramifiées entretient aussi une illusion culturelle et s'avère un efficace processus de déculturation. La multiplication de titres puis, disons, des rituels lettrés (rentrée(s) littéraire(s), prix, émissions...), si elle ne masque pas d'abord quelque vide effarant (au sens au Baudrillard l'entend : on parle d'autant plus d'une chose qu'elle n'existe déjà plus), procure aux gens l'illusion de se cultiver, les astreint à se détourner, à se séparer d'eux-mêmes comme d'auteurs classiques ou historiques. Egaré dans ce qu'on le somme de lire (écrivains géniaux puisque exotiques, idiote chlorotique et annuelle dont les mauvaises relations avec la mère fondent une définitive explication du monde, témoignages indéniablement bouleversants, actualité politico-people, essais d'intellectuels stipendiés et attaliens...), l'éventuel lecteur adhérera d'autant plus à l'imaginaire du Système - et réciproquement.

En outre, on le sait, le livre est un bien de consommation comme un autre : pour le consommateur moyen, n'importe quoi ; pour le consommateur " différencié, qui lira un livre pour montrer qu'il lit un livre (le dernier je ne sais pas qui), une littérature de copiste.

Quant à la place de l'édition indépendante, elle peut-être celle, aussi simple que normale, d'une manière de combat pour l'honneur.

Elle est également dialectique. Plus les " grands " éditeurs, abandonnant par-là même les lettres, s'abandonnent, avec constance obtuse et exemplarité cynique, au doux commerce, et plus il revient à l'édition indépendante de (ré)investir des territoires laissés en friche, de creuser, de remettre à ciel ouvert de riches gisements d'excellente littérature.

La littérature, de fait, est chez quelques petits et moyens éditeurs qui, hors de tout impératif marchand mais sur le seul critère de l'évidente qualité, prennent le risque soit de publier des textes exigeants, soit de rééditer des oubliés importants.

Sans être explicitement politisée, Alexipharmaque publie pourtant des textes engagés, pensez-vous que la littérature doit s'engager dans la cité ?

Il n'y a pas de nécessité.

La littérature doit d'abord s'engager dans elle-même. A partir de là, s'il est possible, et pour paraphraser Hegel, de donner une forme sensible à la présence des idées, son engagement dans la cité se fera automatiquement.

Avez-vous un avis sur l'attribution du prix Nobel de littérature à Le Clézio ?

Si je ne m'en fichais pas, je me réjouirais sans doute qu'un tel auteur, au talent si réputé, doué de l'intelligence et de la discrétion que l'on sait, fût enfin primé. Je n'y vois cependant que la consécration d'une littérature du nomadisme existentiel et des lointains convenus, d'une littérature plate pour touristes piqués de lettres.

En tant qu'éditeur pensez-vous qu'il doit y avoir une ou des limite(s) à la liberté d'expression ?

Aucune. Strictement aucune. Sinon la qualité.

Quels seront les prochains livres que vous allez éditer ?

Ivanne Rialland, C. Roman. Une (en)quête poétique et policière. D'un style, d'un imaginaire à couper le souffle.

Rébellion ! L'Alternative socialiste Révolutionnaire Européenne. En quelque sorte, le manifeste politique de la revue Rébellion.

Denis Gorteau, Penser le chaos . Essai. Un décryptage des plus pertinents de cette catastrophe lente qu'est la modernité. 

Le site des éditions Alexipharmaque : http://www.alexipharmaque.net/

Nous joindre : valactrep @ yahoo.fr

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