Hybertexte

Hybertexte

par : Dolart, octobre 2005 

  Participant ponctuel à notre forum, Dolart a assisté dans le cadre de sa profession à une rencontre entre des professeurs d’arts plastiques et un « artiste » contemporain invité à s’exprimer sur son travail, travail par ailleurs au programme du baccalauréat. Cette réflexion de notre collaborateur nourrira vos interrogations sur les liens entre libéralisme, art contemporain et institutions…

 

une "oeuvre" de F. Hyber

1. Prisonnier d’un Hybermarché

Lors d'une conférence qu'il a donné à la villa Arson le vendredi 30 septembre 2005, Fabrice Hybert, artiste de renommée internationale [1], s’est amusé à répondre aux questions d’un public de professeurs de province. Élan de mansuétude d’un grand homme de l’histoire de l’Art ?

Hybert semble répondre lui-même lorsqu’il déclare, entre autres choses, que l'artiste doit tisser un "réseau" destiné à diffuser son travail. Un réseau de distribution pour un art de l’étalage…

Amalgame de croquis et de notes jetées au hasard, assemblées à des vidéos "documentaires" sur l'utilisation de ses objets, l’œuvre d'Hyber(t) [2] est un grand fourre-tout bâclé qui ressemble à la matérialisation de la logorrhée qu'il déverse sitôt qu'il a la parole.

En 1995, le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris est transformé en « Hybertmarché ». S’agissait-il d’une «critique » de la société de consommation ?

« Pas du tout » répond Hybert avec une honnêteté confondante, il voulait simplement montrer un ensemble d’objets qui incarnent les figures visibles dans ses dessins et ses tableaux. Le spectateur pouvait ainsi, déclare t-il en substance, «entrer  dans mes dessins ».

En l’occurrence, le visiteur se trouvait plongé dans une accumulation hétéroclite d’objets (animaux empaillés, et autres «ready made » de toutes sortes) sans autre lien que celui des associations d’idées obscures de l’hyber-étalagiste.

Critique du Musée et de sa vocation à la décontextualisation d’objets venus de tous horizons ?

Après Duchamp, Broodthaers ou Buren, Fabrice Hybert nous offre une réflexion renouvelée sur les travers du Musée moderne.

À l’entendre, il s’agirait bien plutôt d’une hypertrophie de ses griffonnages et gribouillis baveux, qui débordent des toiles pour engloutir l’espace du regardeur, mais aussi et surtout, pour être vendus !

Introduire le commerce dans un le Musée où les œuvres sont légalement inaliénables, voilà un grand progrès... du marché !

Heureux comme un trader dans un système libéral dont il ne cesse de glorifier les vertus, Fabrice Hybert apparaît comme le bouffon naïf et piteux d'une idéologie qui le dépasse.

2. Capitalisme et «chaosgraphie ».

Hybert défend une "pensée" du "zapping", l'éclatement "rhizomatique"(ça fait branché de citer Deleuze, surtout pour déformer ses idées) d'un flux continuel d'informations sans hiérarchie. Il abhorre la pensée "linéaire" (rationnelle, analytique), symbolisée selon lui par le déclin... du cinéma !

Il est utile de signaler qu'il vantait cette "pensée" devant un parterre de professeurs d'Arts Plastiques expérimentés, qui s'échinent chaque jour à demander à leurs élèves, une réflexion construite et argumentée sur les œuvres d'art.
Belle ironie ! Quelle pédagogie doit-on tirer d’une telle philosophie ?

La réponse nous était donnée par l’artiste lui-même, qui était intervenu le matin devant des élèves de collège, restés, paraît-il, « bouche bée » devant un « cours parfait ».

Pour illustrer son propos, l’artiste expliquait avec satisfaction que lors des conférences qu’il donnait sur son travail, il projetait à toute vitesse « 500 diapositives » de ses œuvres, et que cela laissait son public sans voix.

Est-il totalement réactionnaire de penser que ce déluge d’images sans analyse est foncièrement anti-pédagogique ?

Sans vouloir faire un procès d’intention à un cours auquel je n’ai pas assisté, je crois qu’un enseignant a le droit de s’interroger sur les procédures qui lui sont offertes en modèle.

Le gavage médiatique hallucinatoire, décrit par Hybert, n’est-il pas justement le contraire du développement d’une pensée rationnelle ?

Le professeur devrait donc ressembler à cette figure travestie, que l’on reconnaît dans la vidéo du « POF »n° 46 [3], qui met en scène une sorte d’institutrice épileptique qui prend plaisir à recevoir des tomates sur le visage ?

Cette farce tristement risible ne finit-elle pas par ressembler à un affront à force d’être encensée et légitimée par les plus hautes autorités institutionnelles ?

D’autant plus que Hybert enfonce le clou en avançant que les artistes français sont moins connus depuis la création du ministère de la Culture (sic).

La critique du service public pour faire l’éloge du privé (comprendre les grands collectionneurs) devant des fonctionnaires et des représentants du Rectorat et du Fond Régional d’Art Contemporain ne confine t-il pas à l’obscénité ?

Combien d’institutions publiques en France et à travers le monde ont financé ou possèdent des œuvres de Fabrice Hybert  avec l’argent du contribuable ?

Il faut démanteler le service public pour permettre la promotion des artistes ?

La doxa libérale éructée par Hybert ne déparerait pas dans une réunion du MEDEF ou de l’OMC, a-t-elle sa place dans un service public aux ambitions égalitaires et démocratique ?

En outre, lorsque Fabrice Hybert expose l’idée d’un « rhizome » bavard et commercial qui a pour vocation d’envahir la planète des avatars de son ego hypertrophié, est-ce que cela résonne encore avec la pensée de Gilles Deleuze ? Le philosophe de la différence n’avait-il pas inventé la figure du « rhizome » (in Mille Plateaux) pour s’opposer radicalement à toute idéologie identitaire ?

Cette idéologie du « moi je », qui trouve justement une illustration exemplaire dans l’égocentrisme bariolé de l’ami Fabrice Hybert ?

Deleuze prêchait pour un «devenir minoritaire », tout le contraire du gonflage publicitaire de l’hyber baudruche qui badigeonne l’espace de ses gribouillis narcissiques, pour devenir toujours plus célèbre, adulé et riche.

Deleuze accepterait-il de voir ainsi caricaturée sa pensée ?

3. Hyber engagement

Interrogé sur un projet qu'il souhaite réaliser à Jérusalem, il a indiqué que l'idée lui était venue de réconcilier les trois grandes religions monothéistes, suite à une enquête sociologique. Cette dernière révélait, selon lui, que dans les communes les plus violentes de France (forte délinquance), il n'y avait que des installations sportives, alors que dans les communes les moins violentes, existent des institutions culturelles. D'où sa volonté de faire de l'art dans un lieu comme Jérusalem, dévoré par la violence ! Que faut-il en déduire ? On est plus violent quand on aime le sport ?

Cela n'aurait donc rien à voir avec les problèmes sociaux des habitants des communes en question ? Nous voilà rassurés ! Il suffit de mettre de l'Art partout pour pacifier le monde !

C'est d'ailleurs son ambition avec la production des "greenies", petits hommes verts moulés qu'il fait proliférer un peu partout, dans les centres d'art à la mode.

Gageons que si l’œuvre de Fabrice Hybert était inaugurée par Ariel Sharon, cela passerait pour un bel acte politique, et une promesse d’espoir venant de cet homme de paix, qui   par ailleurs est considéré comme responsable des massacres de Sabra et Chatila, et qui fait ériger actuellement un mur de la honte, en Palestine.

Un Art engagé doit-il nécessairement se mettre au service du pouvoir d’un criminel de guerre ?

Certains s'inquiéteront de ce mélange d'incohérence naïve et d'égocentrisme autiste. Cependant, le plus grave est probablement moins l'aveuglement (volontaire ?) du bonhomme, que l'irresponsabilité des institutions qui le cautionnent et le soutiennent.


[1] Il a remporté le lion d’or de la Biennale de Venise en 1997

[2] Ce dernier a jugé bon d’enlever le « t » de son nom de famille pour faciliter les néologismes qu’il associe à son travail (Hybermarché, C’hyber,etc.)

[3] outre des dessins F H crée aussi des « P.O.F. » - prototype d’objet en fonctionnement- tel que le casque pour se nettoyer les oreilles, ou le ballon carré.

Nous joindre : valactrep @ yahoo.fr

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