La grande inversion

LA GRANDE INVERSION

(prolégomènes au basculement libéral des années 1980-1990 et à ses conséquences)

par : Terouga, nov 2003

 

I) “L’histoire n’a jamais été que le résultat de la lutte des classes”. K. Marx, F. Engels

1789, 1848, 1968. Voilà trois dates qui marquent les progrès des problématiques sociales. Des problèmes fonciers avant la Révolution française à Mai 68, le marxisme finit par imposer sa vision des rapports humains : des contradictions économiques où la “question sociale” (J. Jaurès) remplace définitivement les autres oppositions (religieuses ou raciales...). En 1945 le nazisme emporte avec lui dans la tombe le racialisme et les déterminismes culturels, théories “du sang” pour le moins farfelues et promues au détour de la grande crise de l’Occident des années 30. S’ouvre alors une autre époque où l’Humanité va réaliser ses rêves vieux d’un siècle : concilier travail et bonheur.

II) La civilisation de l’après-guerre.

Dans les années 1950-1960 le rôle de l’État évolue considérablement : pour pérenniser un capitalisme discrédité par les années 1930 et concurrencé par un communisme vif, les États occidentaux achètent au prix fort la paix sociale avec des réformes de fond qui encadrent solidement et durablement le capitalisme (les “deux cents” familles s’effacent devant les nationalisations et la cogestion). Conséquence : le capitalisme, sur la défensive, se nourrit de son propre antidote : l’État. En associant les syndicats à la gestion de l’économie, les pouvoirs publics arrêtent toute dynamique révolutionnaire.

Les politiques keynésiennes redistribuent les richesses produites et diffusent ainsi la petite propriété, développant une classe moyenne : cela renforce le “consensus démocratique” qui nourrit lui-même la “civilisation d’après guerre” basée sur une quête de l’égalité (économique, judiciaire, éducative...) et les droits sociaux (sécurité sociale, éducation gratuite, plein emploi, augmentations de salaires). Un tissu de solidarités instituées solidifient le système. Solidarité entre les générations (retraites par répartition), solidarité entre les individus (politique fiscale, sécurité sociale), etc. Les partis de “gauche” (socialistes, marxistes et chrétiens résistants) poussent dans ce sens avec le nazisme comme contre-modèle absolu. Derrière cet épouvantail il y a le souvenir des années de crise où les inégalités avaient ouvert la porte à la guerre civile.

Les luttes anticoloniales sont lues et soutenues selon cette analyse : des opprimés “pauvres” se soulèvent contre des oppresseurs “riches” (guerre d’Indochine, Algérie...). La recherche universitaire va aussi dans ce sens : analyses marxiennes des périodes passées (Duby, Braudel analysent les superstructures et les “révolutions agricoles” pour comprendre les sociétés médiévales et modernes). A. Soboul analyse la Révolution française comme une lutte de classes géante, prémisse à la Commune et à 1917...

   

 III) La fuite en avant

Dès que la grande crise structurelle du capitalisme apparaît entre 1973 et 1979 les gouvernements agissent en traitant socialement les problèmes : Nixon et Giscard augmentent les impôts des plus aisés pour indemniser les premiers chômeurs de longue durée (sous Nixon l’État fédéral consacre 40 % de ses recettes à des dépenses sociales). Mais la crise dure... Au début des années 80 un chômage important et durable s’installe en Occident bouleversant la génération bercée par les luttes et les musiques des années de forte croissance. Gangrenée par une pauvreté rampante et un endettement “de consommation”, la population laborieuse finit par être lasse des menaces sur l’emploi et la pression fiscale : les inégalités reviennent en force sur fond de crise de surproduction. L’immigration qui ne posait jusque là aucun problème commence à poser des questions aux dirigeants (1974 : arrêt officiel de l’immigration) et les premiers succès du lepénisme pourrissent complètement le débat. Le clivage n’est plus entre des chômeurs désireux de ne plus l’être et des patrons avides, mais entre des chômeurs parasites et des travailleurs qui paient pour les autres...

L’Occident n’est pas le seul touché : des États du Tiers-Monde jadis émergents plongent parfois dans la plus complète misère, le libéralisme apparaît aux gouvernements comme une efficace fuite en avant : apparence de changement, réformes favorables aux détenteurs de richesses, retour à la bourgeoisie des entreprises collectivisées après la guerre, mise en concurrence de groupes rivaux au sein d’une même classe sociale (“immigrés” contre “nationaux”). Le capitalisme sur la défensive depuis l’après-guerre relève enfin la tête en généralisant les inégalités. Les dogmes libéraux considèrent que les inégalités sont des atouts et que le Marché corrige mieux que les États les inégalités les plus criantes. Ailleurs qu’en Occident, des pays en réel développement plongent dans la marmite du libre-échange. C’est le cas de l’Argentine qui troque son protectionnisme industrialisant pour des “réformes” qui livrent les entreprises nationales (industries, banques, mines) aux multinationales.

Le capitalisme “sénile” (programmé pour des profits importants et rapides au détriment de bases solides) métamorphose les superstructures (grands trusts sans contrôles, fusions, FMI...) et les sociétés subissent le contrecoup de ces tendances de longue durée : aux générations de luttes sociales encadrées par des organisations de masse succèdent des générations prises au piège de la mélasse libérale et utilitariste, tendance renforcée par le faible taux de natalité qui “invente” l’Enfant-roi généralement unique auquel s’adjoint l’Ado-consommateur.

Assez vite, la diffusion de la propriété cesse dans le bas des classes moyennes : dans les HLM se légumisent des “locataires à vie”. Les flux de richesses se concentrent encore davantage dans la bourgeoisie. Or les contradictions de classe ne disparaissent... que dans les discours politiques ! Les organisations prolétariennes sensées défendre les acquis abandonnent la lutte sans combattre et plus personne ne sait plus comment résoudre les multiples contradictions économiques qui résultent de cette révolution libérale. Les inégalités se nourissent les unes, les autres. Une génération après ce retour en arrière sur fond d’illusions perdues, on voit se développer des “fractures imaginaires” qui prospèrent sur le déclin du discours marxien : ethnisme/racialisme ; communautarismes et “chocs de civilisations”, guerre des sexes...

En effet, les interprétations du 11/09 ont toutes tourné autour d’analyses “culturalistes” avec comme corollaire un Occident bienveillant agressé par un Islam agressif et obscurantiste. Une analyse sociale et marxiste aurait aboutit à la conclusion inverse : les 3000 victimes du 11/09 ne sont qu’une piètre “riposte” aux dizaines de milliers d'innocentes victimes de l’embargo américain contre l’Irak (pour ne prendre que ce seul exemple).

Le racialisme, le communauratisme et le culturalisme ont en commun l’axiome que les groupes humains sont avant tout différents et donc inégaux en droits et en développement, tout ça parce qu’ils n’ont pas la même langue ou la même “culture” (à comprendre dans le sens allemand “Kultur”). D’où le succès éditorial des théories de B. Lewis sur un Islam absolument et culturellement rétif à la modernité et à la démocratie alors que l’Occident serait, au contraire, un guide pour les peuples du monde. Une analyse sociale de ces problèmes montrerait que le fanatisme religieux n’est bien souvent que la conséquence d’un sous-développement entretenu par l’impérialisme occidental.   En face E. Saïd et J. Berque ont “réculé” comme M. Vovelle a cédé du terrain face à Furet, spécialiste critique et “culturel” de la Révolution Française.

La France qui a gardé encore quelques éléments de l’État-Providence subit plus que tout autre pays les mutations du capitalisme international : l’Europe des régions (concurrentes entre elles) s’oppose à la République “une et indivisible”. Les revendications régionalistes (Bretons, Corses...) et communautaires (homosexuels, musulmans, juifs...) minent de l’intérieur la Nation (laïcité, égalité, éducation nationale) tout ça avec les habits du progressisme. Et derrière ces sectes agissantes, il y a le communautarisme des riches, le plus virulent et aussi le plus discret : baisse des impôts directs, des droits de succession, de l’ISF... Voilà que les élites avides et réactionnaires de l’avant-guerre refont surface depuis leurs habitations surprotégées. Les grands media ne s’en prennent plus à la bourgeoisie, mais aux tares des plus pauvres (logiquement punis de leurs vices...). Et l’ Éta t qui garantissait un équilibre entre les possédants et la masse des autres se retrouvent réduit à gérer “la com” d’un pays à souveraineté limitée.

   

 IV) Cinéma : la grande illusion

Le cinéma exprime, mieux que tout autre support, le constat que “la société va mal”, mais où les causes sont devenues obscures et incompréhensibles. Les cinéastes montrent parfois complaisamment la misère d’un monde pourri, mais le caractère capitaliste et économique du phénomène est toujours gommé. Aux État s-Unis, le cinéma militant ou tout simplement engagé s’efface devant des productions en phase avec l’art contemporain. C’est le cas, entre autres, de L. Clark qui avec Bully (2000) et “Ken Park” (2002) montre avec un raffinement extrême des ados américains réduits à s’occuper avec la violence et le sexe. Constat affligeant qui est pourtant totalement découplé de toute causalité. Les éventuelles causes sont à trouver dans l’Homme, bestiole mauvaise par “nature”... De même accuser la “culture” américaine sans accuser le système économique américain est un recul devant les thèses culturalistes.

  En Europe le phénomène commence logiquement dans les années 1980 quand la crise s’installe : “Sans toit ni loi” d’A. Varda (1985), et se généralise dans les années 1990 avec par exemple “la vie rêvée des anges” (1998), “la vie de Jésus” (1997), “Assassins” (1998) ou “Rosetta” des frères Dardenne (1998). On nous montre des gens en marge des circuits capitalistes incapables de se révolter et se débattant dans un quotidien oppressant et sans cause, résignés (aliénés diront certains) à leur sort et obsédés par une gestion du quotidien sans lendemain. Tout ça sur fond de solitude (pas d’émulation de classe possible). Voilà où en est réduit le glorieux peuple de l’après-guerre : éclatés en de multiples individus hostiles et oublieux qu’ils sont finalement de la même classe. On est loin des “Raisins de la colère”. L’image et le quotidien de la famille sont aussi révélateurs de cette désolation. Dans ces films, l’image de l’État ou de ses représentants s’est dégradé ou s’est effacée. Les flics sont des “héros” solitaires tandis que les fonctionnaires (l’image des profs par exemple) disparaissent.

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