Le péril connunautariste

 Le péril communautariste

  par :  Hajoma, juillet 2004 

Le communautarisme désigne la tendance au sein des États-Nations à privilégier les règles en vigueurs au sein de catégories particulières au détriment de la règle commune. Il marque donc une rupture dans la tendance séculaire à la résorption des particularismes au profit de « communautés de citoyens » [1] fondées sur des institutions et un projet politique commun et non plus des croyances religieuses ou une « identité », raciale ou culturelle.

Ce communautarisme ne se confond pas avec la reconnaissance de tels particularismes, inévitables et nécessaires dans nos sociétés mouvantes. Il représente une tentative politique d’utiliser ces particularismes contre d’autres groupes et/ou contre l’appartenance à une société nationale unifiée.

Sa vogue actuelle relève incontestablement d’une « bulle » médiatique, dont l’enflure prélude peut-être à l’éclatement. C’est un « sujet de société » facile pour les journalistes. Le thème est porteur en ce qu’il rencontre la réelle inquiétude du public face au délitement du lien social. Pour autant, l’écrasante majorité des habitants des pays capitalistes développés n’aspirent qu’à fondre leurs différences dans une société homogène, où l’origine, la religion ou la préférence sexuelle ne concerneraient que l’ordre privé.

L’obsession « identitaire » de notre intelligentsia a son origine chez certains sociologues bourgeois de la « nouvelle gauche », comme Alain Touraine, qui rabâchent depuis la fin des années 60 que de nouveaux enjeux « culturels », « identitaires », remplaceraient la vieille lutte des classes obsolète, sans objet dans la société d’abondance. Elle s’inspire aussi des thèses « différentialistes » de la « nouvelle droite » (Alain de Benoist…) dans les années 70. Ces « nouveautés » remettaient en fait en cause l’universalisme dominant de l’après-guerre et « relookaient » les vieilles lunes de l’extrême droite des années 30, déjà friande de réhabilitation des terroirs et lignées, contre l’État Républicain.

En dépit du succès de ce discours dans les milieux conservateurs-modernistes [2], les « nouveaux mouvements sociaux » sont restés des feux de paille, l’essentiel des conflits et des mobilisations demeurant centrés sur le monde du travail. La lutte des classes n’est pas – et n’a jamais été – l’objet exclusif de l’action collective. Revendications politiques, régionalistes, mobilisations morales, « grèves » étudiantes, jalonnent l’histoire des sociétés capitalistes. L’époque actuelle ne marque aucune rupture de ce point de vue. La structure du capitalisme continue à générer un conflit de classe virtuellement central, qui s’actualise plus ou moins selon les périodes en fonction de la conjoncture économique, de la lutte politique, et de la capacité des classes dominantes à imposer LEUR idéologie. De ce point de vue, la sociologie des « nouveaux mouvements sociaux » est une théorie performative (qui vise à faire advenir ce qu’elle énonce) : en distillant une vision du monde faite de luttes identitaires, elle prive le combat social de son sens et de sa visibilité.

Consacrer cet article au communautarisme est donc périlleux, dans la mesure où il contribuerait à ériger les « communautés » en catégories intellectuelles pertinentes. Ne renforcerions-nous pas ce que nous voulons combattre ?

Sans méconnaître ce risque, nous pensons que le communautarisme est un véritable problème. D’abord parce que sa promotion par les medias et les élites est plus qu’un hasard : une stratégie. Ensuite parce que, comme nous le détaillerons plus loin, le poison est à effet lent. Même modestes, les symptômes de communautarisme sont inquiétants pour l’avenir. Et enfin parce que, si nous quittons les frontières de la France, les guerres communautaires ravagent le Moyen-Orient, les pays ex-socialistes, l’Afrique…

Pour ces raisons, il ne suffit pas de dénoncer l’escroquerie intellectuelle des sociologues de salon et des journalistes qui promeuvent le communautarisme, il faut également en montrer la logique sociale et le péril réel qu’il recèle.


Sommaire :

I.      Le tourbillon communautariste

A.         Comment le communautarisme crée les communautés

1.     Des approches superficielles du communautarisme

2.     Le « double bind » du communautarisme

B.        Le piège de l’antiracisme petit-bourgeois

1.     La symétrie des différentialisme de droite et de gauche

2.     La cause commune de la fausse gauche et de l’extrème-droite

II.        Les communautés contre la Nation

A.         Des « communautés » sans projet historique

1.     Les « communautés » contre la Nation

2.     Des « communautés » sans avenir

3.     À qui profite le crime ?

B.        L’improbable banalisation du communautarisme

1.     Une écume médiatique ?

2.     Les communautés contre l’histoire

III.       Comment échapper au communautarisme ?

A.         Groupes intermédiaires ou communautés ?

1.     L’architecture nationale

2.     Les conditions de l’intégration nationale

B.        Renforcer la Nation, restaurer l’État

1.     Comprendre

2.     Resituer les enjeux


 

I.     Le tourbillon communautariste

Le danger du communautarisme dans nos sociétés tient à sa propension à s’étendre et entraîner toute la société dans les affrontements dont il se nourrit (A). Par ailleurs le défaut d’analyse sociale de nombre de républicains les conduit à aggraver le processus (B).

1.       Des approches superficielles du communautarisme

La lecture dominante de l’histoire du Monde Occidental a mis en exergue les cas de persécution et d’oppression raciale : colonisation, pogroms, génocides, apartheid, discriminations, etc. Cet éclairage du problème est partiel et par là même trompeur car il érige le déséquilibre des forces en clé de voûte de l’oppression. La transformation du « camps » le plus faible en bouc-émissaire constitue certes le moment le plus sanglant du processus. Mais considérer cette étape comme la totalité revient à adopter l’idéologie communautariste elle-même, qui puise sa légitimité dans l’affirmation systématique d’une « oppression » préalable qui justifierait la revendication particulariste.

Certains structurent plutôt des fractions de la classe dominante dont ils contribuent à la conscience collective (organisation juives ou homosexuelles dans la France contemporaine…), d’autres réagissent à la relégation en se réinventant l’identité et la dignité que leur dénie la société globale. Ces deux types sont bien entendu distincts, mais relèvent d’une même « pensée » sociale, pour laquelle nous ne vivrions pas dans une société de classe mais de « races », d’ « ethnies » ou de « genres » ontologiquement indépassables.

Autre illusion : une fois résorbées les "causes" du communautarisme, celui-ci se résorberait de lui même. Cette approche laisse dans l’ombre la propension de tels processus à s’auto-entretenir. Elle reste prisonnière d’un schéma simpliste cause / conséquence, dans lequel le communautarisme ne serait qu’un reflet de la dégradation d’ensemble du tissus social soumis au libéralisme, et disparaîtrait de lui même sitôt modifié le contexte. Or une fois semé, le germe peut échapper à tout contrôle, à toute régulation démocratique. Si le communautarisme s’installe, il tend à s’accentuer de par sa propre dynamique. Non pas que certaines politiques, un certain contexte économique (le sous-emploi, la crise de l’État, la situation internationale…) n’y soient éminemment favorables : nous y reviendrons. Mais il s’agit alors de la facilitation du processus et non de son développement lui-même. Il est dès lors illusoire de se rassurer en mesurant le caractère encore très minoritaire du communautarisme, ou en attendant que la croissance économique ou le retour à des politiques plus progressistes en tarissent la source.

Notre préalable sera donc d’élucider la dynamique interne de ces groupements.

2.       Le « double bind » du communautarisme

Le communautarisme relève du « double bind » évoqué par certains sociologues : chaque réaction contre ses conséquences le renforce. Défendre une minorité persécutée revient à redoubler l’effet de réalité que produisait la persécution. Agresser les « Juifs » ou les « Arabes » ou les « défendre » revient tendanciellement à affirmer leur indépassable nature de « juifs » ou d’ « Arabes », seul changeant le signe de la charge, positif ou négatif, mais point sa puissance.

Persécuteurs et persécutés s’enferment dans la même vision du monde, où l’« autre » est doté d’une essence indépassable. Qu’on le combatte ou que s’établisse avec lui un précaire équilibre, son altérité menaçante demeure. Les Allemands qui ont embrassé l’idéologie nazie à ses débuts ne se considéraient pas comme des criminels, mais comme des victimes sous la menace de « Juifs » fantasmagoriques, dont chaque tentative de réagir à la persécution renforçait la réalité. L’on doit à Jean-Paul Sartre l’une des réflexion les plus pénétrantes sur l’antisémitisme du XXe siècle :

 

« Ce n'est ni leur passé, ni leur religion, ni leur sol qui unissent les fils d'Israël. Mais s'ils ont un lien commun, s'ils méritent tous le nom de Juif, c'est qu'ils ont une situation commune de Juif, c'est à dire qu'ils vivent au sein d'une communauté qui les tient pour Juifs. En un mot le Juif est parfaitement assimilable par les nations modernes, mais il se définit comme celui que les nations ne veulent pas assimiler. [...]

Pourtant, au dedans de lui même, le Juif s'estime pareil aux autres : il parle leur langue, il a les mêmes intérêts de classe, les mêmes intérêts nationaux, il lit les journaux qu'ils lisent, il vote comme eux, il comprend leurs opinions et les partage. Mais on lui laisse entendre qu'il n'en est rien, puisqu'il a une "manière juive" de parler, de lire, de voter. S'il demande des explications, on lui trace un portrait dans lequel il ne se reconnaît pas. Et pourtant, c'est le sien à n'en pas douter, puisque des millions d'hommes s'accordent à le soutenir. [...]

Cette communauté juive qui n'est basée ni sur la nation, ni sur la terre, ni sur la religion, du moins dans la France contemporaine, ni sur les intérêts matériels, mais sur une identité de situation, pourrait être un lien véritablement spirituel d'affection, de culture et d'entraide. Mais ses ennemis aussitôt diront qu'elle est ethnique et lui même, fort embarrassé, pour la désigner, usera peut-être du mot de race. Du coup, il donne raison à l'antisémite : "Vous voyez bien qu'il y a une race juive, ils le reconnaissent eux-mêmes et d'ailleurs ils s'assemblent partout." Et, en effet, si les Juifs veulent puiser dans cette communauté une fierté légitime, comme ils ne peuvent s'enorgueillir, ni d'une oeuvre collective spécifiquement juive, ni d'une civilisation proprement israélite, ni d'un mysticisme commun, il faudra bien pour finir qu'ils exaltent des qualités raciales. Ainsi, l'antisémite gagne à tous les coups. En un mot, on exige du Juif, intrus dans la société française, qu'il demeure isolé. S'il n'y consent pas, on l'insulte. Mais s'il obéit, on ne l'assimile pas pour autant, on le tolère. »

Jean-Paul Sartre : Réflexions sur la question juive [1944], Gallimard, pp. 81, 94 à 96, 103-104.

 

Soulignons bien l’essentiel de cette réflexion : le « Juif » - comme n’importe quel représentation raciale ou ethnique, n’existe pas : c’est un fantasme d’antisémite. Mais ce fantasme va prendre corps par le conflit lui-même. Le groupe qui se forme n’est certes pas « juif », ce qui le réunit c’est la qualité de victimes de l’antisémitisme. À partir de là, les individus concernés ne peuvent qu’incorporer à leur identité cette communauté de situation, que les antisémites interpréteront comme leur « judéité ». Dans un second temps de belles âmes viendront prêcher la « tolérance », la « coexistence », le « respect de la différence » sans s’apercevoir que le contenu même de leurs arguments entérine la configuration « ethnique » qui peut certes se stabiliser temporairement, mais porte en elle les camps et les prétextes des conflits futurs.

1.       La symétrie des différentialisme de droite et de gauche

Autant les dominants persécuteurs sont identifiés (sinon analysés) autant l’irréalité de leurs victimes et les méfaits des pompiers incendiaires échappent aux observateurs. « SOS Racisme », association dont on ne peut suspecter les bonnes intentions de la majorité des militants, joua voici une vingtaine d’années ce dernier rôle. Leur revendication du « droit à la différence », leur ode à la « tolérance », avalisait la perception ethnique de la société portée à l’époque par le Front National. L’ambiguïté du message de « SOS Racisme » ménageait l’idée des « différences » alléguées par les racistes, et pire, en légitimait aussi bien la revendication que la dénonciation. Au lieu de promouvoir une société de citoyens, dans laquelle les « différences » distinguent des individus et non des groupes, et restent subordonnées à l’appartenance commune à la Nation, SOS Racisme [3] avalisait une vision de la société comme coexistence pacifique d’ « ethnies » indépassables. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si les mêmes courants intellectuels substituaient la notion d’ « intégration » des immigrés à celle d’« assimilation ». Sous prétexte de préserver l’« authenticité » ( ?) des populations migrantes, de leur épargner l’épreuve d’une acculturation brutale, les associations antiracistes en sont arrivé à « naturaliser » leurs particularismes culturels, et à en revendiquer la pérennité au sein même de la société d’accueil.

L’authenticité en question est elle-même un fantasme, car la culture dite « des banlieues » n’est en rien une culture nationale préservée. C’est une culture de la relégation, dans laquelle quelques attributs de la culture d’origine ne subsistent qu’en changeant de fonction, en s’intégrant à une logique culturelle sans rapports véritables avec celles des ancêtres paysans de Kabylie ou du Sénégal.

2.       La cause commune de la fausse gauche et de l’extrème-droite

C’est ainsi qu’un certain antiracisme a renforcé le racisme populaire qu’exprimait le Front National [4]. Les uns et les autres poursuivent leur numéro de duettistes depuis un quart de siècle, chacun faisant son fond de commerce de la « différence » - les uns pour l’encenser et les autres pour la stigmatiser, mais tous pour promouvoir les « communautés » au centre du débat politique, comme si le choix se réduisait désormais à la « tolérance » ou à l’ « exclusion » d’une hétérogénéité irréversible. Par cercles concentriques cette pensée commune s’est étendue à toutes les représentations de la société, encourageant à un pôle le rejet viscéral de la population d’origine « exotique » et de l’autre la valorisation stérile d’une pseudo-culture de ghetto.

Le communautarisme, ainsi, croît et se renforce. La logique du conflit dilue les frontières politique d’origine, répandant le racisme très au-delà de son foyer original d’extrême-droite – au point que ce dernier paraît désormais plutôt modéré en regard de la haine de moins en moins euphémisée que se vouent les camps en conflit, et leurs « démocrates » de rencontre attisent les braises en croyant défendre telle ou telle « communauté ». Tels s’imaginent d’ « extrême-gauche » en défendant le voile islamique, tels promeuvent sans complexe l’épuration ethnique sharonienne en s’imaginant face à un remake de l’holocauste. L’« affaire Dieudonné » est symptomatique de cette dérive des élites, prêtes à accuser d’antisémitisme un artiste [5] dont le seul crime était de dénoncer l’ « axe américano-sioniste » - c'est-à-dire si les mots ont un sens la stratégie politique d’instrumentalisation du racisme juif par l’impérialisme. Mais pour ces intellectuels sans boussole, dénoncer un communautarisme (et en l’espèce le plus agressif d’entre eux en Palestine) revenait ipso facto à épouser un communautarisme symétrique, à savoir l’antisémitisme. Les dénégations de Dieudonné (et son acquittement par les tribunaux, qui pour cette fois ont su raison garder) n’ont nullement désamorcé les clameurs haineuses à son encontre. Cette levée de boucliers (qui a entraîné dans son sillage nombre de personnes bien intentionnées et convaincues d’être antiracistes) a finalement eu pour effet de renforce l’équation : antisionisme=antisémitisme, c'est-à-dire le credo commun des sionistes et des antisémites [6].

II.            Les communautés contre la Nation

Exagérons-nous ? Dressons-nous un tableau apocalyptique de ce qui ne serait, après tout, qu’une enrichissante reconstitution des identités nivelées par l’oppression des États ? En fait le communautarisme ne saurait constituer qu’une impasse pour les groupes qui s’y perdraient (A) et est aujourd’hui incompatible avec la paix civile (B).

1.       La Nation au péril de la mondialisation

La Nation autonomise les individus des appartenances liées aux groupes sociaux primaires ou héritées d’un passé plus ou moins fantasmatique. Elle exprime l’expansion et la complexification de sociétés arrachées aux identités locales par la division du travail, qui requiert des marchés toujours plus étendus. Elle constitue donc non pas un idéal abstrait, mais un stade historique de l’évolution des sociétés humaines. Ce terme de « stade » n’indique ni une forme inéluctable, ni éternelle, mais une réponse pratique au développement de la concentration sociale et des forces productives. On peut donc imaginer que les nations dépérissent un jour comme ce fut le cas des terroirs ou des religions. Mais ce n’est pour le moment qu’une hypothèse prospective. Notre problème pratique est aujourd'hui de mesurer les enjeux de sa remise en cause, en fonction des forces sociales aux prises, et en premier lieu le capitalisme mondialisé pour lequel l’organisation des peuples sous la forme nationale constitue un obstacle à la marchandisation intégrale des rapports sociaux.

C’est dans cette perspective que nous pouvons comprendre la mondialisation économique, qui peut s’analyser comme un mouvement sans précédent d’autonomisation des formes sociales proprement capitalistes vis-à-vis des sociétés au sein desquelles elles se sont développées. C’est plus qu’une coïncidence si la pression sans précédent du capitalisme mondial sur les États s’accompagne de la multiplication de revendications « identitaires » de communautés diverses. La résurgence des communautarismes ne représente donc pas une tendance autonome vers l’ « identité » ou la « libération », bien au contraire. La promotion des particularismes est l’un des outils que mettent en œuvre les forces libérales pour démanteler le principal obstacle qu’elles rencontrent encore, à savoir les États-Nations.

2.       Des « communautés » sans avenir

Cantonnées à des segments des sociétés nationales (« musulmans », « juifs », homosexuels, bretonnants ou Corses [7], sans oublier les « petits blancs » lepenoïdes), ou à des régions soi-disant « spécifiques » (Lombardie en Italie, Républiques de l'ex-Yougoslavie, etc.), ces communautés cantonnent leurs revendications à l’obtention de privilèges divers, d’exceptions juridiques ou d’exigences culturelles folkloriques [8]. Incapables d’unifier une société complexe mêlant des populations d’origines diverses et confrontée au défi de restaurer sa souveraineté sur les puissances économiques, ces communautarismes s’analysent avant tout comme des instruments du capital pour égarer les peuples dans des guerres intestines qui ne connaîtront que des vaincus.

Comprenons-nous bien : les aspirations qu’expriment ce mouvements ne sont pas réactionnaires en tant que telles ; avec l’affaiblissement du lien national, à la destruction de l’emploi, de la famille et des communautés de voisinage, l’attrait des communautarismes n’a rien de mystérieux. Cette recherche d’identité, de reprise en main d’un destin collectif témoigne même d’aspirations radicalement antagoniques du mondialisme capitaliste. Mais ces mouvements n’ont nulle autre perspective historique que de tirer les marrons du feu pour l’oligarchie.

L’unification mondiale du capital, le raccourcissement des distances, l’essor des moyens de communication, ôtent au contraire toute pertinence aux micro-régions, la Corse ou la Bretagne n’existeront tout simplement plus d’ici quelques décennies. Non à cause du « centralisme » français mais du nivellement et de la recomposition des cultures portées par les migrations, les nouveaux moyens de communications et l’orientation des flux de capitaux. Les grandes religions sont en perdition, l’Islam tout autant que le catholicisme en dépit de son agitation actuelle, victimes non de l’athéisme mais de l’obsolescence de leurs conceptions traditionnelles du lien social. Le communautarisme « gay » n’est porteur d’aucun projet de société [9]. Bref les communautarismes sont des mouvements réactionnaires, au sens originel du terme : ils rêvent de faire tourner à l’envers la roue de l’histoire, de restaurer les terroirs, l’Ouma ou la « horde primitive ».

Ce n’est donc pas sur leurs valeurs plus ou moins sympathiques, mais en tout cas déconnectées du temps et de l’espace, que peut s’apprécier leur rôle historique, mais sur leur place objective dans le dispositif libéral de démantèlement de l’État-Nation.

3.       À qui profite le crime ?

Ne méconnaissons pas la puissance du « double bind ». Quand le communautarisme prend son essor, il entraîne dans son tourbillon les militants mieux intentionnés, dont chaque action pour échapper au piège en renforce l’emprise. Défile-t-on contre des actes ou déclarations racistes ? À son corps défendant on se retrouve aux côtés de communautaristes vociférants –UEJF, UOIF et autres…. Dénonce-t-on le communautarisme sans complexe des apôtres d’Israël ? Inévitablement on se retrouve en sinistre compagnie d’antisémites sur le retour, tandis que des démocrates à la réflexion limitée se croient progressistes en confondant les victimes du génocide nazi et les partisans de la purification ethnique en Palestine ! Dans la guerre communautaire qui point, chaque enjeu est saisi par les partisans du pire. Les discours laïque et républicain est lui-même détourné au profit des fureurs communautaires, chacun le mobilisant contre la collectivité qu’il s’emploie à stigmatiser, comme on le voit au travers des tentatives de transformer la lutte contre le port du « voile » à l’école en une nouvelle campagne anti-arabe.

Ceux qui tirent leur parcelle de pouvoir et leurs ressources politiques de l’identification à une « communauté » ont tout à gagner de l’exacerbation des conflits. Ce ne sont pas nécessairement des cyniques ni des escrocs : le double bind du tourbillon communautariste propulse au premier rang ceux qui en expriment le mieux la logique ; les fanatiques de la Jihad ou du Grand Israël ont le vent en poupe au contraire des prêcheurs plus modérés. La spirale communautariste sélectionne des dirigeants pour qui l’affrontement est au cœur du projet politique. Les autres apparaissent comme mous, vulnérables, et finalement restent sur les bas côtés du mouvement, témoins impuissants ou renforts de la dernière heure de la guerre communautaire.

L’État a renoncé à son rôle, il hurle avec les loups, le ministre de l’Intérieur ethnicise les faits divers [10] et assure la promotion de chaque horreur pour mieux installer le climat. Les journalistes, pour l’amour de l’audimat et le plaisir d’étaler leurs bons sentiments et leur mépris des classes dangereuses, en rajoutent dans le spectacle et la promotion du sordide. L’ordure des uns sert de faire-valoir de celle des autres. Profanateurs de tombes, petites frappes du RER, imams autoproclamés des sous-sols banlieusards, admirateurs de Tsahal, racistes de toujours enfin admis à casser du bougnoule rebaptisé « antisémite » et autres skinheads avinés se renvoient l’image hideuse de l’ennemi de toujours. La victime d’aujourd’hui est le criminel de demain ; chaque abomination des uns justifie l’abomination des autres, tandis qu’à l’arrière-plan, par services secrets et propagande interposés, des fanatiques salafistes, des ultrasionistes sanguinaires et une Amérique désormais vouée au démantèlement des Nations tirent les ficelles.

À qui profite le crime, en effet ? À tous ceux dont la haine communautaire éclipse les inavouables besognes. Les bêtes en cage s’entredévorent sous l’œil goguenard des gardiens. Le capital financier échappe aux regards, les capitaux sautent les frontières, l’emploi se précarise et les salaires stagnent, les gouvernements érodent les retraites et rognent l’assurance maladie pour le plus grand bonheur des assurances privées ; les dégâts de ce capitalisme dérégulé stimulent la recherche de boucs-émissaires et relancent le communautarisme – la boucle est bouclée : le communautarisme est une gigantesque diversion, qui n’a que des vaincus tandis que la classe dominante renforce son pouvoir comme jamais dans l’histoire, grâce à la déconfiture de ses adversaires.

 

1.       Une écume médiatique ?

À l’évidence nous forçons le trait à dessein pour mettre en évidence un danger de destruction sociale qui, bien entendu, rencontre des obstacles et des contre-tendances. Les grands mouvements sociaux comme les grèves de 1995 ou de 2003 en France, ou les mobilisations pour le « Non » à Maastricht hier et à la « Constitution européenne » très bientôt témoignent de la force de l’identité nationale et de l’aspiration démocratique, que l’acharnement communautariste des medias et des forces politiques les plus réactionnaires (Front national, ultras du PS ou des Verts…) n’ont pas réussi à réduire. Le communautarisme ne séduit que des franges minoritaires des populations qu’il prétend représenter (personnes d’ascendance juive ou musulmane, « minorités » régionales, ou même probablement homosexuels). Le tapage actuel n’est pas représentatif de mouvements de masse, du moins dans la France actuelle.

Mais il n’en constitue pas moins une menace, de par sa place dans les stratégies de la bourgeoisie mondialiste et sa dynamique cumulative ; la conscience démocratique des peuples peut sombrer dans la désespérance sociale et se pulvériser dans les affrontements communautaires. Désigner le péril n’est pas prononcer un pronostic sur sa réalisation, mais se donner les moyens de le contrer.

2.       Les communautés contre l’histoire

Par ailleurs, la coexistence de « communautés » a parfois dans l’histoire été pacifique, pogroms, génocides et guerres raciales constituant plutôt l’exception. Mais si l’on parcourt l’histoire du XXe siècle, la tendance de long terme penche plus vers la guerre que vers la coexistence lorsque les « communautés » l’emportent sur les identités nationales. Génocide des Arméniens, des Indiens d’Amérique Centrale ou des Juifs et Tziganes d’Europe ; déstabilisation dans le sang et les larmes des empires basés sur la coexistence de communautés : Autriche-Hongrie, Union Soviétique, Yougoslavie ; génocides et guerres civiles à répétition de l’Afrique post-coloniale, sans parler de la guerre raciale de plus de 60 ans que les sionistes mènent contre les peuples de Palestine… Le modèle israélien est emblématique du danger : ne voici pas une « communauté », authentiquement persécutée, massacrée, devenue le symbole des victimes de la barbarie raciste, qui recrée dans le territoire où l’a poussée la crainte de nouvelles persécutions les pires formes de l’oppression et de la discrimination raciale

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