Les classes moyennes en crise

La grande crise des classes moyennes :

Vers un contexte pré-révolutionnaire ?

par : Terouga, mars 2005 

 

Le concept de « classes moyennes » est piégé. Il recouvre des réalités et des populations extrémement hétérogènes où la cohérence sociologique est rarement de mise. Quels points communs en effet entre un agriculteur moyen de la Bauce et un ingénieur en informatique ? Quelle cohérence entre un jeune médecin et un fonctionnaire territorial ?

Délicates à définir économiquement (niveau de salaires, taux de propriété…) les « classes moyennes » n’existent guère si on veut être rigoureux, reste que pour notre propos, elles peuvent tout de même se définir négativement : elles ne sont ni réduites à vendre leur force de travail comme le prolétariat, ni totalement au dessus des contraintes du monde salarial. De par cette situation leur étude est difficile et se révèle souvent contradictoire[1].

Reste qu’après s’être considérablement développées les classes moyennes quasiment créées par les “trente glorieuses” commencent aujourd’hui a réaliser dans quelle crise elles sont entrées. Alors que K. Marx lui-même n’avait guère prévu leur développement, on peut se demander si leur puissance de l’après-guerre a été autre chose qu’une pause dans le côté auto-destructeur du capitalisme...

Jadis sève des partis dits de “gouvernement” elles se détournent aujourd’hui massivement de ces partis qui la courtisent toujours systématiquement au moment des élections pour mieux les oublier après les résultats et leur faire supporter le prix des “réformes” libérales.

Le prochain référendum du 29 mai sur la funeste “constitution européenne” va-t-il confirmer les votes de rejet net des 21 avril 2002 ou des régionales ? Et, de façon plus générale, leur déclin tant économique que social et moral n’ouvre-t-il pas la porte à une période de changements révolutionnaires dans la mesure où il y a un divorce durable entre les partis du consensus et cette grosse masse de français ?

1. Le pilier du régime depuis les années 70

Il semblait acquis que les “trente glorieuses” avaient fondé définitivement des classes moyennes homogènes, issus de la tertiarisation de l’économie et volontiers acquises aux partis de gouvernement. Divisées en sous-catégories politiques à base “culturelle” (socialistes, démocrates-chrétiens, gaullistes...) elles votaient avec leurs pieds toujours pour le même parti : celui de l’épargne, du travail, de la propriété, et de la transmission du capital aux enfants, etc. Dans les années 80 c’est le basculement “à gauche” d’une partie de ces classes moyennes urbaines et salariées qui donne une certaine vitalité au PS de Mitterrand. Déjà en voie de sous-prolétarisation, la classe ouvrière industrielle glisse du vote communiste vers le vote réactionnaire/populiste.

Dans les années 80, les classes moyennes votent massivement, font et défont les majorités parlementaires. Partagées au niveau des valeurs et des acquis sociaux (moins d’impôts pour moins de protection sociale ? Plus d’État pour plus d’emploi ?) elles profitent néanmoins de l’évolution économique des années 70, surtout au niveau salarial et sociétal : la libéralisation de la législation sur l’avortement ou encore l’explosion du tourisme lui donnent l’impression de se rapprocher des élites de la grande bourgeoisie : les classes moyennes singent les grands et les puissants à travers les modes, les voitures et de façon générale les signes extérieurs de richesse propre aux élites... La petite bourgeoisie ascendante maîtrise son temps et son argent.

Petits fonctionnaires post-gauchistes (les profs...), petits boutiquiers moyennement honnêtes (les garagistes, taxi, etc.) ou encore les agriculteurs gavés de subventions européennes... Tous les groupes constitutifs des classes moyennes communient dans le crédit et devant la télé en rêvant de vacances au ski et de films X sur la télé à péage... Derrière l’agitation et les manies des cadets de cette petite bourgeoisie de province installée (mai 68) il y a une étonnante stabilité sociale.

2. Le virage libéral des années 80-90

Avant la présidentielle de 2002, le PS enterre officiellement la classe ouvrière dont la sympathie électorale décline franchement au début des années 90. D. Strauss-Kahn explique sans honte dans La flamme et la cendre (2002) que les élections ne concernent plus que les classes moyennes, les seules qui votent et à qui il est digne de s’adresser. Noyé dans l’abstention ou des votes stériles (LO, LCR, FN, CPNT...), l’électorat populaire est sacrifié sur l’autel des classes moyennes, enfants chéries du régime et bénéficiaires supposées de ses prébendes. La stratégie de communication des dirigeants n’est-elle pas destinée uniquement à cette catégorie de la population ?

C’était oublier un peu vite la triste réalité sociale, retarder d’un épisode en somme car le premier tour des présidentielles de 2002 allait non seulement entériner la parcellisation politique de la classe ouvrière, mais aussi montrer le peu de reconnaissance des classes moyennes vis-à-vis de la “gauche plurielle”. Cette dernière s’était pourtant évertué à satisfaire toutes les revendications culturelles de cette population : le PACS a contenté les petits bourgeois (homos et hétéros) désireux d’avoir les bons côtés du mariage (héritage) et les bons côtés du concubinage (répudiation express). Les emplois-jeunes s’adressaient uniquement aux jeunes diplômés chômeurs sureprésentés dans la petite bourgeoisie. Quant aux baisses d’impôts annoncées elles visaient à “soulager” les mêmes cadres moyens.

Comme toujours les Socialistes et leurs alliés embourgeoisés (le PC et les Verts) avaient totalement sous-estimé le niveau de décomposition sociale et morale de ces classes moyennes, processus engagée par la même gauche des années 80. Mis à part une infime minorité opportunément enrichie dans les années 80, la majeure partie des classes moyennes eut à subir l’acide du libéralisme réellement existant. Ainsi quand L. Jospin affirma à plusieurs reprises sa volonté de ne pas déroger au diktats de la commission de Bruxelles ou quand il laissa tomber ostensiblement les ouvriers de Renault ou de Danone, il creusa la tombe électorale de sa coalition gouvernementale, car derrière la détresse ouvrière il a aussi le désespoir des cadres et autres agents de maîtrise tout aussi exclus que la piétaille ouvrière...

Il est toujours difficile de savoir qui de l’oeuf ou de la poule est arrivé le premier, mais l’explosion des divorces dans les années 80 a été à la fois une des causes et une des conséquences de la grande crise des classes moyennes : décuplés par le chômage et la précarité salariale, encouragés par le libertinage ambiant et ruinés par des taux d’intérêt élevés, les classes moyennes triomphantes des années Pompidou ont vécu les années 80-90 comme une perpétuelle mise sous tension, renforcée encore par des nouvelles problématiques : la délinquance, les incivilités, la généralisation des drogues dites “douces” chez leurs enfants, etc.

Si ces classes moyennes restèrent derrière Jospin en 95, elles désertèrent subitement les rangs de la gauche plurielle dès les Municipales de 99, ici ou là elles rejoignirent même les “déclassés” dans le vote FN local (dans le sud et le nord de la France notamment).

Depuis ce funeste 21 avril et le plébiscite forcé du 5 mai de la même année, les classes moyennes se décomposent politiquement comme la classe ouvrières 10 ans auparavant : impitoyable avec les gouvernements, elles votent massivement pour le parti d’en face (régionales...) ou expriment leur dégoût dans l’abstention (européennes...).

Il faut bien admettre que l’équipe oligarchique de Chirac et Cie est tout aussi incapable de sauver ou de rassurer ces classes moyennes déboussolées et angoissées. Seul le tonitruant Sarkozy tente un strip-tease néo-conservateur américain afin de réveiller la virilité électorale des petits bourgeois énervés, mais l’illusion sera sans doute de courte durée, ainsi est-il de notoriété publique que les baisses d’impôts rapportent proportionnellement plus aux riches qu’aux classes moyennes dont le pouvoir d’achat s’érode sous les coups de la spéculation immobilière, du gel des salaires (auquelle s’ajoutent les conséquences de la flexibilité), la hausse des impôts locaux, des primes d’assurances, etc. En effet, que peuvent faire des partis financés par les multinationales françaises contre la spéculation foncière qui atteint de plein fouet les ménages des classes moyennes ? Prisonniers de la planification libéralo-européenne, les fonctionnaires petits et moyens voient leur pouvoir d’achat se dégrader doucement mais sûrement. Pour finir, le chômage massif des jeunes (autour de 20 %) laisse dubitatifs les parents qui n’ont pourtant guère rechigné à investir dans les écoles privées...

3. Le boomerang européen

Logiquement ces dettes sociales et morales vont se payer au moment du référendum sur le traité constitutionnel.

Cosmopolites dans leurs mentalités mais finalement ulcérées par les babouineries des “islamistes”, les classes moyennes sont globalement méfiantes à toute ouverture supplémentaire de l’économie du pays, même si cette opinion varie selon la conjoncture et degrès d’intégration aux réseaux libéraux. Pourtant dès le premier gouvernement Chirac (1986) elles furent les premières à investir massivement leur épargne dans la Bourse et les entreprises privatisées. Que reste-t-il aujourd’hui d’Eurotunnel et de la bulle internet ? Les cocus de Messier et Cie se comptent par millions parmi les classes moyennes. Et jamais le capitalisme n’a été aussi peu “populaire”...

En 1992 seules leurs voix avaient fait la différence dans le référendum sur le traité de Maastricht ; encore bercées par les sirènes mitterrandiennes, elles se laissèrent berner par le bla-bla du PS, apte très longtemps à exprimer les grognements poussifs de ces consommateurs incorrigibles. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Sorties des petits bourgeois franchement déclassés en 12 ans (chômeurs...), les classes moyennes restent officiellement européennes, mais leur enthousiasme s’est considérablement détérioré. Comme les ouvriers elles boudent les élections européennes et ne semblent guère vouloir se mobiliser pour le “oui” qu’incarnent les organisations les plus oligarchiques (UMP-PS ; MEDEF-CFDT). Comme tout le monde elles subissent les dégâts collatéraux de 25 ans de libéralisme rampant puis franc et sans pitié : privatisations, délocalisations, “réformes” de la sécu, des retraites, etc. La note est salée quand les salaires stagnent et que la jeunesse est impuissante dans la poursuite du combat pour avoir accès à l'ascenseur social.

4. Demain la révolution ?

Sans vouloir jouer les Cassandre ni même souhaiter de quelconques violences, il faut être clair : quand une majorité de la population ne fait plus confiance à ses élus ou à sa classe politique, que peut-il se passer à terme ?

Devant l’apparent dilemme “Europe ultra-libérale” ou “isolationisme lepéniste”, les classes moyennes vont sans doute manifester de plus en plus fréquemment leur mécontentement (manifestations du 10 mars 2005), elles vont chercher confusément des solutions individuelles à des problèmes collectifs. Mais, au bout du compte, sans vrai renouveau politique et démocratique, il n’y a au bout de cette route du croupissement social que la violence et la révolution qui pourront féconder le futur...

 

Un film (parmi d’autres) incarne cette crise et cette mutation des classes moyennes : “le couperet” de Costa-Gavras. Ce metteur en scène nous a toujours habitué à des points de vue tranchés et néanmoins argumentés (“Z” contre la main mise de l’OTAN sur la Grèce, “État de siège” ou comment lutter contre la CIA en Amérique du sud, “Amen” qui montre la complicité vaticane dans la Shoah, etc.).

Dans “Le couperet” Costa-Gavras nous raconte comment un cadre supérieur condamné à un chômage sans fin décide très lucidement d’assassiner ses éventuels concurrents... Ce film aurait pu rester une fable grinçante et caricaturale, mais Costa-Gavras nous empêche de rester à distance : il nous met à la place du personnage principal et nous oblige à le suivre dans ses meurtres, ses doutes qui ne sont que les prolongements logiques de sa froide lucidité du début : “j’ai été viré par et pour le profit des actionnaires”.

Le ton est donné : “le couperet” traduit le néant politique actuel et la résistance confuse qui mène ce parfait représentant des classes moyennes vers des extrémités aussi amorales qu’efficaces.

Le décor qui encadre ce scénario renforce encore l’effet “révolutionnaire” du film : la femme qui ne comprends rien au problème, les enfants tentés par la délinquance, la société de consommation qui devient une constante agression dès lors qu’on en est exclu, la porno-publicité comme nouveau contrôle social, la pédophilie comme ultime avatar de la décomposition libérale, etc. C’est toute la société qui dérive vers, pas seulement ce personnage.

Costa-Gavras est catégorique : rien ne peut changer ici ou là si tout ne change pas totalement. Ainsi quand notre “héros” réussi à retrouver du travail grâce à sa stratégie, il est rattrapé non par ses crimes, mais par un autre candidat à sa succession...

 


[1] ambivalence politique soulignée par un article du Monde Diplomatique : http://www.monde-diplomatique.fr/2002/12/ACCARDO/17254

Nous joindre : valactrep @ yahoo.fr

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