1995-2005 : La parenthèse enchantée

Mai 2007

1995-2005 : La parenthèse enchantée

par Terouga

1. Des hirondelles mais pas de printemps.

Avec le recul il est évident que le mouvement social de l’hiver 1995 a été l’origine d’un vaste mouvement de contestation des classes dominantes en France et en Europe.

Bien sûr, le ver était déjà dans la pomme : face aux « audaces réformatrices » des libéraux seuls des syndicats corporatistes et coupés des réalités se sont mobilisés contre le fait que les élus reprenaient la main dans la gestion de la sécurité sociale. Sur le papier, rien de bien choquant, mais une volonté de la part des oligarques plus libéraux que jamais de gérer une éventuelle privatisation de l’un des plus remarquables acquis social du siècle. Privatisation qui est toujours dans les cartons d’ailleurs.

En face, nulle organisation révolutionnaire, mais une coalition de syndicats enfoncés depuis des décennies dans la cogestion de la Sécu, devenue pour eux une véritable banque et un réservoir de prébendes. Rappelons que les principaux syndicats représentent moins de 10 % des salariés de pays et essentiellement des fonctionnaires et des retraités…

Logiquement, cette lutte des conservateurs contre les libéraux aurait dû ennuyer les gens ordinaires habitués à la thématique du « trou » de la Sécu [1]. Or, contre toute attente l’opinion est plutôt derrière les syndicats et les manifs réunissent des semaines durant des centaines de milliers de gens en plein hiver. L’apathie logique du PS et l’attitude patronale de la CFDT n’y changent rien. Quelque chose s’est passée dans l’opinion. Mais quoi ?

Pour mieux comprendre il faut revenir aux présidentielles précédentes : en 1988 Mitterrand s’impose facilement mais son discours n’a plus rien de commun avec celui de 1981. La force tranquille du début de la décennie s’est métamorphosée en souverain louis-quartorzien qui verra son second et très long septennat multiplier les affaires, les scandales, les cadavres exquis et autres révélations sur son passé. Pour Monsieur Moyen, les comptes sont bons : la gauche a trahi espérances et luttes sociales. Il est temps de se contester.

Le référendum sur le traité de Maastricht en 1992 sera un premier et très sérieux avertissement : le traité est adopté avec tout juste 51 % des voix, les classes populaires qui encaissent les coups depuis le tournant libéral de 1983 ne suivent plus.

Aux présidentielles de 1995 Chirac réussit facilement à battre Balladur qui incarnait un libéralisme cravaté mais sans pitié, à l’image de son bras droit… N. Sarkozy ! Aujourd’hui on peine à croire que Chirac ait pu ainsi refaire le coup de Mitterrand en 95, mais il faut rappeler que dans la décennie 80 toutes les organisations politiques se sont décomposées : face aux discours de la France d’en Haut, plus aucun inconscient militant n’était à même de proposer autre chose. C’est dans cette brèche ouverte que s’est engouffré Chirac et dans une moindre mesure Le Pen. En pleine décomposition / recomposition la pensée de gauche n’a cessé de reculé sur fond de généralisation de la société de consommation (endettement, indivisualisme, libre-échange).

Dans une confusion générale très bien décrite par le premier roman de M. Houellebecq (Extension du domaine de la lutte publié précisément en 1995) la population a commencé à sentir le poids du libéralisme sans pour autant savoir pour qui voter, d’où une popularité surprenante pour Chirac ou Le Pen et dans une moindre mesure Jospin.

Finalement bêtement libéral et pas très fin, Chirac se met à dos le pays avec son plan Juppé qui fait l’unanimité contre lui.

Ruiné politiquement Chirac fait l’erreur de dissoudre l’assemblée et perd de façon retentissante les législatives : la « gauche plurielle », bénéficiant de la même mémoire courte de l’opinion fait… la même politique ! Un mélange sordide de « on n’y peut rien », de privatisations et autres interventions impérialistes (guerre contre la Yougoslavie en 99).

Le 21 avril 2002 vient remettre les pendules à zéro.

2. Les extrêmes : des masques vides

Electoralement les partis antisystème ont recueilli des scores énormes en 95 et 2002 : en 95 le PC et les extrêmes gauches dépassent les 10 % et les 13 % en 2002. Même succès apparent pour le FN qui malgré ses divisions internes s’élève à plus de 15 % des voix.

De 2002 à 2005 des mouvements sociaux viennent lutter contre la réforme des retraites ou encore le CPE, deux « réformes » destinées à détourner le fruit du travail vers les possédants de toutes sortes.

En 2005 le référendum sur le traité de Maastricht bis est rejeté sans nuance par l’opinion.

Et, on connaît la suite en 2007. Pourquoi un tel vote contradictoire ?

A dire vrai c’est toujours la même histoire qui se répète sans qu’aucune alternative ne vienne positiver la colère des gens.

Agités par des idées complètement aberrantes, les extrêmes capitalisent des votes uniquement protestataires. Malgré des décennies de fidélités électorales, les partis en question (du FN à la LCR) ne réussissent nullement à dépasser leurs vieilles identités flétries. Derrière un racisme mal assumé, le FN cultive une haine des services publics et des obsessions anti-fiscales qui en font plus un club de petits bourgeois frustrés qu’un réel parti populaire. Quand à la « gauche de la gauche », le réflexe de rallier le PS à chaque second tour évite toute autonomie politique et surtout entretient des divisions et des dogmes complètement anachroniques. Ainsi sur la colonisation ou les banlieues, les gauchistes de toutes tendances sont tombés dans les pièges tendus par la pensée dominante : en défendant les filles voilées par anti-colonialisme et anti-racisme, la LCR n’a guère défendu les valeurs chères aux travailleurs. Quand à LO, en restant favorable à toute forme d’Europe par anti-nationalisme elle a généralisé la confusion au sujet de la mondialisation.

Animés par des militants de plus en plus âgés, uniquement fonctionnaires, incapables de parler au nouveau prolétariat la « gauche de la gauche » s’est enfoncée dans un mélange incohérent et insensé d’écologie, de féminisme et de jeunisme si bien analysé par A. Soral. Dés lors 2007 devait sanctionner les cinq candidats (pas moins !) se référant de près ou de loin à cette famille politique.

Tels des masques les extrêmes pouvaient faire peur (comme Le Pen au second tour de 2002) mais derrière le masque que trouvait-on ? Rien.

L’exemple le plus typique est celui d’ATTAC (fondée en 97) qui a tenté de proposer des solutions originales sur fond de mondialisation. L’idée d’une taxe Tobin pour réformiste qu’elle soit n’en est pas moins positive et permettrait de taxer le capital pour financer des services publics. Mais en interne tous les courants gauchistes n’ont réussi qu’à se  chamailler sans répit pour gérer la caisse…

Révulsés par l’Eglise catholique au Moyen-Âge bien des gens se révoltèrent, mais pour aboutir à quoi ? Des hérésies encore plus nuisibles pour les masses et des idées plus fausses encore que les bulles des papes ! L’extrême gauche comme l’extrême-droite c’est la même chose : des militants qui ont des mœurs religieuses, des dogmes faussés à force d’être caricaturés et une influence finalement complètement marginale sur la réalité. Qui lit Rouge ? Qui lit Français D’abord ?

3. Bayrou, sauve-nous !

Ainsi la victoire du NON le 19 mai 2005 ne fut que la défaite des oligarques usés par leur propre gestion et non un début de révolution. Même chose en 1997 ou en 2002. Diffuse et confuse la colère populaire est aussi violente que dépourvu de cadres et de sens.

Comme la révolution française fut à la fois l’extermination des nobles et l’interdiction du droit de grève, la mondialisation, c’est à la fois plus de progrès et plus de précarité. Avant que l’Histoire ne fasse les comptes les gens souffrent et jouissent sans réaliser d’où viennent les coups et les fleurs car durant toute la période la dépolitisation s’est poursuivie. Dès lors nul ne sait plus qui défend quoi.

Qui se préoccupe de l’environnement ? Qui luttera réellement contre le chômage ? Qui cassera la petite délinquance ? A la fois tout le monde et bien entendu personne.

Alors que les questions cruciales (traités européens, services publics, vieillissement) n’ont jamais été abordées durant les campagnes de 95, 2002 et 2007 le débat s’est cristallisé sur des détails sans intérêt comme la personnalité de Sarkozy.

Ecrasées entre la généralisation des pauvretés et l’enrichissement inouï des plus riches les classes moyennes sont devenues proto fascistes. Face à des années de travail et d’épargne, tout est permis pour éviter de sombrer : surendettement, haine des impôts, lutte les places, etc. La fuite en avant dans l’égoïsme est générale et surtout sans espoir autre que l’allégement des droits de succession. De l’appauvrissement général on espère la richesse individuelle. Mais, à la décharge des classes moyennes, ce n’est pas elles qui ont commencés à faire n’importe quoi. Le poisson a pourrit par la tête et leurs représentants historiques ont été à l’origine de la situation actuelle. Dès lors, face à un discours calibré pour berner les naïfs et les révoltés, Sarkozy et sa petite troupe de ralliés sont bien à même de réunifier la droite française sur fond de consensus néo-conservateur. Autrement dit : soumission aux multinationales et aux Etats-Unis, gesticulation sécuritaire en interne et morale de cafards pour rassurer les classes populaires complètement délaissées par la gauche.

La parenthèse s’est donc refermé : les possédants ont mis 10 ans à se réorganiser et à se réarmer face à l’incurie des organisations de « gauche » finalement très intégrées au système. Dès lors aux côtés (et non face) à Sarkozy on aura non plus une alternative mais une génération de petits Bayrou qui, sans déroger au consensus, se présenteront comme Sarkozy s’est présenté en 2007 : en petit chef moitié macro moitié écolo…



[1] Davantage entraîné par un fort chômage que par une mauvaise gestion

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