Et maintenant ? Bilan et perspectives pour l'après-référendum

Juin 2005

Et maintenant ?

Bilan et perspectives pour l'après-référendum

par : Hajoma

Une majorité d’électeurs a repoussé le Traité constitutionnel que l’oligarchie européenne prétendait sacraliser par l’onction populaire. Mesurons bien l’importance de ce résultat : c’est le premier succès électoral de l’opposition à la « pensée unique », depuis au moins 1981. Depuis lors, échec après échec, recul après recul, la France sombrait toujours plus profond dans la « société de marché », seul, horizon concevable par nos gouvernants et les frères jumeaux de l’UMP et du PS.

Ce coup d’arrêt présage des développements plus décisifs. Pour peser sur ces évènements, il s’agit maintenant de tirer un bilan de la période qui s’achève et mettre en évidence les enjeux des années qui viennent.

C’est l’ambition du texte qui suit de contribuer à ce travail, avec trois pistes principales : expliquer la crise de la représentation politique qui interdisait jusqu’à présent de corriger la dérive libéral de notre société ; décrire la configuration des partis établis et ses impasses ; et enfin mesurer la transformation en cours et proposer des leviers pour la prolonger.


De l’autisme en politique

Le peuple est-il con ?

Le crépuscule des notables

La politique comme rêve eveillé

Pendant le naufrage, l’orchestre continue

Europe : la stratégie du roseau

UMPS : Intrigues dans le bunker

Non : Capoue ou le Rubicon ?

La revanche de la génération-Mitterrand

1980-95 : les années de plomb

1995-… ? : la réorganisation populaire

Focos sur la toile : vers un parti de type nouveau ?

 


 

Le peuple est-il con ?

Pour les oligarques, la connerie populaire a le statut d’une évidence. Comment ces ignares, qui n’ont fait ni Sciences Po ni l’ENA, pourraient-ils comprendre correctement et critiquer valablement un texte qui a mobilisé les trésors d’ingéniosité de la commission Giscard ? D’ailleurs ces mêmes électeurs n’ont-ils pas avoué benoîtement à la sortie des urnes être pour 52 % d’entre eux «  mécontents de la situation économique et sociale actuelle en France » (sondage IPSOS pour Le Figaro) ?

Dans son dépit, l’oligarchie révèle sa conception profonde de la démocratie : faire légitimer sa politique par un vote vide de contenu, acte de soumission et non de raison. En réalité toutefois les choses sont plus complexes…

L’ENA ou HEC formatent les cerveaux des jeunes gens de bonne famille, participent à cette culture de classe, ces idiotismes bourgeois par lesquelles les privilégiés se reconnaissent entre eux et se renvoient la flatteuse image de leur « intelligence ». Mais en réalité ces grandes écoles produisent la même proportion d’esprits brillants et de crétins incurables que n’importe quelle autre formation scolaire. Conformisme de classe n’est pas conscience du monde.

Certes, les spécialistes du droit ou de l’économie savent lire le traité constitutionnel avec la même déroutante facilité que d’autres réserveront aux romans de plage, et le peuple doit dépasser une formulation qui ne lui est pas destinée. Ce fut le rôle de nombre d’intellectuels prolétaroïdes (comme ceux qui sévissent sur ce site), de mettre en évidence les points forts de ce texte : libéralisme forcené, atlantisme, communautarisme…

Mais ces questions ne sont nullement étrangères au peuple. Ni théorie économique ni théorie juridique, mais défense de ses intérêts pratiques, qui prennent une forme consciente (mais dont la formulation peut varier) à force d’expérience.

Les oligarques confondent à dessein connaissance savante (qui effectivement demande un travail spécifique, mené par des spécialistes du droit ou de l’économie, mais toutefois vulgarisable et dont les enjeux sont accessibles beaucoup plus largement) et conscience des intérêts de classe… un peu comme si l’ignorance de la mécanique empêchait de discerner qu’une automobile est en panne.

Pour en revenir au sondage « sortie des urnes », il révèle tout au contraire un excellent diagnostic : celui du lien intime qui unit la « situation économique et sociale » en France et la politique européenne. Bien au contraire, ce sont ceux qui niaient ce lien, prétendant dissocier enjeux « de politique intérieure » et enjeu « européen », qui n’avaient à l’évidence rien compris – si toutefois on leur accorde avec beaucoup de générosité le bénéfice de la bonne foi. La politique française est bel et bien négociée lors de sommets européens (ou des forums entre oligarques de l’ensemble des pays riches genre Davos) – comme par exemple l’offensive contre les retraites planifiée au sommet de Barcelone par Chirac-Jospin en 2002. ceux qui sont libéraux à Paris le restent tout autant à Bruxelles, et inversement. Le gouvernement français est un élément du système européen, dont il ne peut être dissocié. Accordons aux « ouistes » que leur analyse reflète largement leurs propres intérêts de classe : ne reprochant à Chirac que des nuances dans le déploiement de la politique libérale, ils s’indignent qu’on ait pu rejeter le TCE pour ces détails ! Ces satisfaits ne trouvaient guère à redire à la constitution, puisqu’à tort ou à raison ils s’estimaient eux même vainqueurs dans la « concurrence libre et non faussée ». Pourquoi s’en seraient-ils inquiétés outre mesure ?

Le crépuscule des notables

La charge de la preuve est donc renversée : le peuple a répondu en connaissance de cause, suivant la logique pratique qui rend concevable la notion même de démocratie. En revanche l’oligarchie dominante non seulement n’a pas vu venir ce refus, mais persiste dans la dénégation. On ne les aurait « pas compris », les électeurs se seraient « trompés de question ». Propagande et autojustification bien sûr ; mais au-delà de ces maladresses de campagne de tel ou tel politicien à la carrière trop rapide, cette déconnexion est révélatrice de la transformation de notre système politique depuis une quarantaine d’années.

La dénonciation de la « professionnalisation » de l’activité politique n’est pas nouvelle. Voici un siècle que Roberto Michels dénonçait la « loi d’airain de l’oligarchie » qui autonomisait les dirigeants des partis ouvriers de leurs militants et de leur classe sociale, et les enchaînait au culte de l’organisation, implicitement substituée aux intérêts de classe. Michels avait remarquablement compris que la bureaucratisation des organisations ouvrières, loin d’être un accident ou le résultat de manœuvres malignes, répondait à une implacable logique sociale. L’organisation ne saurait être « autogérée » dans la mesure même où ceux qu’elle prétend représenter sont dépourvus du temps et des savoir-faire bureaucratiques spécifiques nécessaires à sa perpétuation. Contraints de s’en remettre aux bureaucrates, ou détournés du contrôle minutieux de leur activité par les difficultés de la vie quotidienne, les militants ouvriers virent se dresser devant eux – et souvent contre eux – les bureaucraties social-démocrate et stalinienne, avant tout soucieuses de reproduire les privilèges de leur fonction et les prébendes que leur octroyait l’appareil d’état.

Ce modèle social-démocrate reposait cependant sur une filière spécifique de recrutement des professionnels de la politique, souvent issus de la classe ouvrière, et tout au moins contraints à leurs débuts de « faire leurs armes » au sein du salariat lui-même. Cette origine ne valait pas fidélité aux intérêts de leur classe, mais du moins elle établissait un contact intime entre cette dernière et l’appareil politique et syndical. De même, les politiciens petits bourgeois (dont l’archétype était le Parti radical en France) devaient conquérir pour la plupart leur représentativité dans les circonscriptions, face aux dominants traditionnels de l’aristocratie ou de la grande bourgeoisie. La représentation politique (organisationnelle comme électorale) s’enracinait donc dans le peuple lui-même, même si ce dernier en avait perdu l’initiative.

Or aujourd’hui ce modèle représentatif est en perdition. Quels sont les facteurs de cette transformation ?

-              la bureaucratisation de l’appareil d’État a accompagné l’élargissement de ses tâches : État régulateur, État Providence, chargé des multiples fonctions publiques d’une économie trop complexe pour s’en remettre véritablement au marché, quoi qu’en disent les propagandistes du capitalisme rêvé, cet État sécrète son propre corps de spécialistes, qui ne voue que mépris aux « amateurs » formés dans les partis et les circonscriptions. La France a donné une forme emblématique à cette transformation, avec l’ « Énarchie », qui reproduit cette « élite » d’État à la manière d’une secte ésotérique. Mais au-delà les mêmes mécanismes sont à l’œuvre dans tous les pays développés, repoussant les tâcherons de l’élection à quelques fonctions décoratives dans les sous-préfectures.

-              L’irruption de la télévision a précipité la crise des médiations traditionnelles. À la manière de Big Brother, le pouvoir s’invite dans chaque foyer sur l’écran de télévision, court-circuitant les intermédiaires : partis, syndicats, parlementaires… Le dirigeant politique semble s’émanciper de l’organisation, l’énarque devient leader par la magie du petit écran. Le peuple – militants, électeurs – est réduit à l’état de foule atomisée, de ces « patates dans un sac de patates » qu’évoquait Marx à propos des paysans parcellaires [1]. Et comme eux il se trouve démuni face à ses dirigeants à la fois omniprésent et inaccessibles.

-              En rapport avec ce qui précède, et avec la destruction des entreprises fordistes des années 1930-70 par l’irruption des nouvelles technologies et les délocalisations, partis et syndicats ouvriers se sont effondrés, ou s’effondrent un peu partout, laissant place nette aux élites autoproclamées des grandes écoles.

-              Les spécificités institutionnelles françaises aggravent encore ces tendances. ENA, tradition centralisatrice, élection du Président de la République au suffrage universel direct et réforme du quinquennat [2], se sont greffés sur la télévision et la bureaucratisation pour déconnecter totalement le monde politique du reste de la société.

La politique comme rêve eveillé

Nous voici donc au cœur de l’étiologie de l’autisme politique si spectaculaire ces dernières semaines. Le champ politique fonctionne depuis des décennies en déphasage croissant avec le pays. Les mécanismes traditionnels de représentation et de délégation organisaient des liens forts entre les dirigeants politiques et leurs électeurs, militants ou clients. Pour pernicieux qu’ils aient été [3], ils n’en préservaient pas moins une certaine hétéronomie du politique, directement tributaire des frémissements populaires. Aujourd'hui, le champ politique obéit à une toute autre logique.

De brillants administrateurs colonisent les cabinets ministériels et enchevêtrent les décideurs en titre dans les filets de leur expertise. En amont même de la décision, ils ont défini le champ du pensable. D’ailleurs, les décideurs en question sont leurs pairs, à l’instar de Dominique Galouzeau de Villepin, dont l’anachronique particule dissimule mal le pur formatage énarchique. Qu’il soit devenu Premier Ministre sans s’être jamais confronté au suffrage universel n’est pas un problème en soi : juste un symptôme spectaculaire du déclin du cursus honorum de la République parlementaire, et de la montée en puissance de la nouvelle noblesse de robe.

L’ambition présidentielle que les medias prêtent au ci-devant Galouzeau confirme un peu plus ce qui précède : l’onction populaire n’est sollicitée qu’en fin de carrière, comme une simple ratification des mécanismes de cooptation dans la haute fonction publique.

À de rares exceptions près [4], tous les politiciens sont issus de ce modèle. Ils doivent leur place aux réseaux d’influence de l’énarchie, et leur confirmation par des congrès minutieusement organisés de partis exsangues ne fait guère illusion. L’élection constitue plus que jamais une entreprise de fabrication d’une « volonté populaire » sur mesure, une légitimation ex post des choix de l’oligarchie. Comme les barons voleurs de la télécommunication, les nouveaux aristocrates politiques ne laissent que l’illusion d’un choix. Orange ou SFR ? Chirac ou Jospin ? Il paraît hors de question de laisser des outsiders s’imiscer sur le marché : hauts fonctionnaires et journalistes stigmatisent sans relâche les « irresponsables », « populistes » (et autres noms d’oiseaux) qui osent sortir de la Pensée Unique (comme J.P. Chevènement, ou D. Glukstein en ont fait l’expérience lors de la dernière élection présidentielle, et L. Fabius lors de la campagne référendaire).

Rendons justice au microcosme politico-mediatique : son incompréhension du 21 avril 2002 ou du 29 mai 2005 n’est pas feinte. Habitué à fonctionner en circuit fermé et à considérer le peuple comme un troupeau amorphe à guider vers le « seul choix possible », il n’a pas perçu que ses enjeux de concurrence (Orange-Chirac contre SFR-Jospin) ne détournent plus les électeurs des inquiétudes générées par la cruelle morsure du réel : précarité, délocalisations, insécurité sociale, crise du logement ne sont pas des sujets de conversation policés du 13 heures mais des enjeux proches qui appellent plus que des paroles de réconfort et des joutes oratoires. Bref, sous la ruine des partis et loin des salons bourgeois, le peuple désorganisé a recommencé à produire une réflexion autonome des machines à penser. Le peuple est de retour et cherche confusément mais obstinément à exprimer sa révolte sur un plan politique - tandis que les politiciens répètent mécaniquement leur spectacle habituel.

Comment ces politiciens réagissent-ils à la victoire du Non ? Comment ont-ils révisés leurs stratégies ou, plus exactement, ne les ont-ils pas révisées – car la « regrettable erreur » des peuples d’Europe ne saurait, selon eux, remettre en cause les choses « sérieuses » ?

Europe : la stratégie du roseau

Concernant les institutions et le traité Constitutionnel Européen, les NON avérés de la France et des Pays-Bas, probables de la Grande-Bretagne, de la Tchéquie et de quelques autres, inexprimés dans les urnes mais évidents dans les sondages en Allemagne voir en Italie, auraient dû mener à une sage renonciation. Mais la « construction européenne » n’a jamais eu que faire de ces peuples, qui selon les oligarques sont à éduquer et pas à écouter. Et justement le Traité, en constitutionnalisant les choix politique (politique économique, système d’alliances internationales…) permettait de s’affranchir en droit des interférences populaires [5]. La constitution Giscard constituait l’aboutissement de processus de dépérissement de la démocratie que nous avons décrit, le gouvernement des juges et des technocrates.

Les oligarques n’envisagent donc le report du processus de ratification que pour y revenir au moment opportun. Chirac lui-même n’a pas hésité à s’asseoir sur le vote de son peuple en demandant la poursuite de la ratification d’un traité que son pays vient de rejeter !

Certes, on entend ici et là quelques voix discordantes, comme un ministre italien, aussitôt désavoué, envisageant la restauration de la Lire. Mais l’heure n’est pas aux remises en cause : laisser passer l’orage, puis mettre en application le Traité, peut-être pas en bloc, mais morceau par morceau…

UMPS : Intrigues dans le bunker

Les dirigeants du PS comme de l’UMP ont certes mieux entendu le fracas des urnes, mais pour eux la seule question qui vaille est celle de l’instrumentalisation de ce nouveau contexte dans leurs jeux internes. Côté direction du PS, aucun bilan ne s’est fait entendre. Le seul écho du vote audible dans les jeux politiciens, c’est la ressource qu’il représente pour l’opposition interne au PS. Seuls les jeux internes ont de l’importance, le fracas du pays n’est qu’un bruit de fond… L’obsession désormais de la direction du PS, c’est de retourner la majorité d’adhérents socialistes qui auraient in fine voté NON, de manière à sauver ses places. D’où la stratégie surréaliste de dénégation - les électeurs n’auraient cherché qu’à sanctionner le gouvernement en place (ce qui revient à prêter au peuple les mêmes petites stratégies médiocres de chaises musicales que les politiciens, justement) - et l’exclusion de Fabius de la direction, de manière à avoir les mains libres pour « arranger » un congrès sur mesure.

Ce faisant, les socialistes retournés se condamnent un peu plus pour 2007 en creusant encore le fossé avec leurs électeurs (ce qui n’a au demeurant d’importance que pour leurs carrières personnelles).

En contrepoint, l’UMP renvoie un reflet à peine déformé de ces guerres intestines : la succession de Chirac bat son plein. Ce dernier, suivant une tradition bien établie de la Ve République, gère son déclin en nommant un gouvernement de fidèles, dirigé par un Premier Ministre sans envergure [6]. Affaibli par son échec personnel, lâché par ses alliés et l’UDF, le Président a cependant été contraint de concéder quelques postes à son ennemi intime Sarkozy, la dernière obsession des chiraquiens étant de freiner son irrésistible ascension vers une candidature en 2007. Dans ces manœuvres, une fois encore le peuple n’est que figurant : alors que toutes les études indiquent un rejet croissant de l’ultralibéralisme, le Premier Ministre s’emploie à en accélérer l’application sur la marché du travail ; tandis que Sarkozy s’en fait le héraut [7].

Non : Capoue ou le Rubicon ?

Les « ouistes » se recroquevillent donc sur leurs concurrences internes, accentuant encore leur déconnexion avec le pays. Pour régler en toute quiétude leurs affaires, ils peuvent probablement compter sur les tenants du NON, eux aussi prisonniers des intrigues du microcosme.

En effet, pour nombre d’entre eux le choix du Non ne répondait qu’à une stratégie de rupture limitée, pour compenser ou prolonger leur marginalité dans le champ.

D’abord les marges tribuniciennes de la configuration politicienne , dont la seule vocation est de s’opposer, sans ambition de participer directement aux affaires, mais avec la rente de situation que leur vaut leur utilité de dérivatifs inoffensifs de la colère populaire : la petite extrême-gauche, spécialiste du « toujours plus » comme les pétomanes du Front National se sont fait une spécialité de ce numéro d’imprécateurs sans programme, chargé d’exprimer les frustrations tout en les caricaturant, les divisant et les transformant en repoussoir électoraux.

Mais la campagne référendaire se prêtait mal au saucissonnage des électorats sur lequel repose la marginalisation de l’électorat populaire [8]. De plus les marges des partis « de gouvernement » ont elles-mêmes été ébranlées par la frustration populaire, qui offrait à leurs « outsiders » l’occasion de se reconstituer un capital politique négociable pour se revenir vers le cercle du pouvoir.

De Villiers et surtout Fabius relèvent de ce cas de figure. Ce dernier a joué un rôle non négligeable dans la déstabilisation de dispositif de propagande pour le Oui en prenant la position que l’on sait. N’épiloguons pas sur ses motivations personnelles [9]. Quoi qu’il en soit, la crise du système politicien a mis à mal les stratégies de stigmatisation du vote « extrémiste » et favorisé l’expression du refus populaire.

Désormais, Fabius et ses alliés du moment sont au pied du mur : le succès du Non et la force militante qu’ils ont regroupé leur donnent une marge de manœuvre non négligeable, tandis que la bunkerisation de la direction du PS les oblige à prolonger leur stratégie de rupture. Mais leur formatage dans le moule enarcho-politicien limite leur horizon intellectuel : toute leur tradition, leurs savoir-faire électoraux, leurs habiletés manœuvrières les poussent à réintégrer le jeu traditionnel [10].

Leurs projets prévisibles : diviser la majorité du PS pour prendre la direction du parti en octobre [11]; fédérer la « gauche de la gauche » [12] pour négocier en position de force avec un PS « hollandisé ». Dans les deux cas, il s’agirait de revenir à la configuration traditionnelle, à la pseudo-opposition gauche/droite et aux compromis en cascade permettant de noyer le 29 mai dans les alliances de circonstance. L’horizon demeurerait l’opposition stérile d’une « droite » et d’une « gauche » également inféodées aux intérêts à courte vue des classes dominantes, le Non n’aurait préludé qu’à un changement de personnel…

Tous ces « scénarios » reposent sur une même perspective : que le système des partis, avec son trompe l’œil d’oppositions droite / gauche, soit à même de piéger à nouveau le mouvement social ; or le dispositif s’est manifestement grippé depuis 2002, et l’imprévisibilité électorale (sans même envisager un mouvement social radical) peut donner corps à des projets de rupture. Ils consisteraient à prolonger la trajectoire du Non en proposant un programme alternatif à la politique des dernières décennies, qui exprimerait le rejet populaire de l’euro-libéralisme [13]. Les défenseurs du NON en viendront-ils à passer ce Rubicon [14] et s’engager vers une réforme radicale de notre société gangrenée par 30 ans de libéralisme borné ? Ou gaspilleront-ils l’occasion historique qui s’offre à eux – et à nous – en s’abandonnant aux délices de Capoue [15] ? La réponse à cette question dépend largement de la vigueur et de la rapidité d’organisation du mouvement populaire.

1980-95 : les années de plomb

Le peuple n’est pas une collection d’individus, il ne le devient que dans des circonstances historiques particulières. Spontanément la vie commune constitue des réseaux et des représentations, inégalement formalisés, mais qui structurent les classes, les communautés, les églises ou les quartiers. Notre époque s’est ouverte avec la grande rupture des années 80, constituée justement par la destruction de ces réseaux : collectifs de travail bouleversés par la mutation technologique, collectifs locaux ravagés par les mouvements de population, églises et organisations politiques supplantées par l’irruption télévisuelle, famille même fragilisée par les progrès de l’individualisme et la sape de sa base matérielle [16]. Arrachés à leurs réseaux et groupes d’appartenance, les citoyens se transformaient en monades impuissantes, reliées à l’ensemble social par le seul truchement des medias. L’affaiblissement du mouvement social nourrissait le libéralisme économique et sociétal, la concurrence de tous contre tous, qui en retour accélérait la déstructuration sociale. Cette centrifugeuse libérale n’arriva certes jamais à son terme, mais telle était la direction du mouvement…

Cependant, passé le choc des années 80, et la conquête des positions du pouvoir par les ténors de cette « génération 68 » qui avaient érigé le cynisme, l’égoïsme et la jouissance en valeurs suprêmes [17], la société commença souterrainement à se recomposer. Rien de spectaculaire qu’une compréhension de plus en plus fine, nourrie par l’expérience, de la réalité sociale : que les emplois tertiaires n’étaient pas de « bons emplois », que la massification scolaire n’amenait aucun progrès social, que le discours médiatique travestissait le monde plus qu’il ne l’exprimait, etc. … Déroutés un temps par la transformation des métiers, les nouveaux prolétaires apprenaient leur véritable position sociale ; ils percevaient mieux la construction politique du fléau du chômage et la vanité des proclamations « européennes », toujours prétextes à plus de précarité, de pauvreté et d’insécurité sociale. Il y eu le temps du désespoir, quand Mitterrand sacrifiait l’économie française et l’idée même de progrès social sur l’autel de la rigueur, il eu le temps de l’individualisme, du chacun pour soi sur fond de désenchantement, quand le communisme et les mythes de l’après guerre s’effondraient, le temps des petites lâchetés quand les fonctionnaires assistaient sans réagir aux mesures du gouvernement Balladur contre les retraites (1993) avec le sot espoir que leur tour ne viendrait pas, ou qu’ils fournissaient les gros bataillons de la piétaille électorale qui permit au oligarques d’imposer l’euro (1992) [18].

1995-… ? : la réorganisation populaire

Mais ce que marquent les mouvements récents – grandes grèves de 1995 pour défendre la Sécurité Sociale, soubresauts électoraux de 2002, grèves de 2003 pour les retraites, et enfin mobilisation pour le non - c’est la reconstitution d’une « conscience de classe », ou plus largement le retour à une conception sociale du monde : les citoyens se réapproprient le politique, s’autonomisent vis-à-vis des medias et des partis de l’oligarchie. Le mouvement est imparfait, confus, inachevé, mais il a incontestablement commencé.

Ce retournement a plusieurs dimensions.

-              Sur le plan du mouvement de masse, il demeure limité ; les grandes grèves de 1995 et même de 2003 n’ont guère débordé la fonction publique. Le secteur privé demeure sous-syndiqué, incapable d’amorcer une mobilisation contre les assauts du libéralisme. Néanmoins, certains secteurs : transports, éboueurs, salariés de Carrefour… amorcent un retour à l’action collective, même si le total des grèves en France demeure modeste. Chômage et précarité se conjuguent toujours pour étouffer toute expression de la contestation – ce qui ne signifie pas que la braise ne s’étend pas sous la cendre….

-              Sur le plan idéologique aussi, les choses changent : tous les sondages ont montré une sympathie active pour les grèves de la fonction publique ou des transports. Les croyances dans les nouvelles technologies, l'entreprise moderne ou l’enseignement de masse se sont dissipées, et la réalité du salariat réintègre la place centrale dans la vision du monde, des ouvriers jusqu’aux cadres [19] (cf. les multiples études des instituts de sondage sur la vision de l'entreprise par les salariés ou leur « confiance en l’avenir »). La désastreuse application des « Trente-cinq heures » [20] a achevé de discréditer les « solutions » homéopathiques de la « gauche » retournée.

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