Inventaire général avant révolution

 juin 2005 

Inventaire général avant révolution :

Décomposition ou recomposition ?

Terouga

POLITIQUE : la friche

Ainsi le 21 avril ne fut ni une exception ni un accident de l’Histoire.

Ainsi les Régionales de 2004 et surtout le 29 mai 2005 ont été dans le même sens : le rejet croissant des factions et réseaux qui dirigent la France depuis plus de 20 ans, à savoir un cartel de trusts mondialisés, un syndicat de politiciens sans morale et un establishment médiatique prostitué aux annonceurs, ces derniers appartenant aux trusts.

Autre caractéristique de cette période 2002-2005 : le discrédit et/ou l’impuissance de l'opposition "officielle". Si le prétendu parti "socialiste" a raflé la mise aux Régionales de 2004, il a été la première victime du 21 avril et est sérieusement divisé suite au 29 mai. Mais cette stérilité ne touche pas uniquement le partenaire de l’UMP, les marges du spectre politique, les "extrêmes" sont eux aussi rejetés par les citoyens. Derrière Arlette, le facteur, le Borgne ou le Vicomte on ne trouve rien de décisif, rien de clair, rien d’intelligent. En clair aucune espèce de proposition positive. Alors que l’UMPS et leurs partenaires malhonnêtes (MEDEF, CFDT...) se complaisent dans un libéralisme compulsif, les "extrêmes" se complaisent dans la critique de pure forme sans avancer la moindre idée nouvelle.

Cette situation n’est pas inédite bien sûr, mais elle favorise la colère populaire et surtout ne lui offre aucune espèce de solution. Ainsi les alternances se sont-elles multipliées depuis les années 80 sans jamais déboucher sur une quelconque nouveauté, bien au contraire : les tentatives libérales (86-88 ou 95-97) ont toutes été violemment contestées par le seul mouvement social, mais les expériences gouvernementales gérées par le PS n’ont rien changé. Les gouvernements Bérégovoy ou Jospin n’ont fait qu’approfondir la déréglementation et la financiarisation de l’économie. Logiquement l’ire populaire fut la même.

La classe politique, plus autiste que jamais [1] est donc incapable ("gauche" et "droite" comme « nonistes » et « ouistes ») de gérer un mouvement social majeur. Si cette absence de débouché politique peut favoriser un retour au calme social (comme en 95 ou en 2003), il n’est pas évident que cette complicité passive du PS et de ses satellites débouche éternellement sur un refroidissement des masses...

SYNDICATS : le grand vide

À la friche politique où ne poussent que des mauvaises herbes démagogiques (Sarkozy, Le Pen...) répond le grand vide syndical. La preuve en est le "débat" interne à la CGT sur la constitution européenne : sans un sursaut héroïque de la base, la direction aurait sans doute accepté une neutralité très favorable au OUI. Même jeu pervers à la F.S.U. (enseignants) où la centrale a réussi à son congrès de Caen à ne pas appeler explicitement à voter NON (en acceptant tout de même un "rejet" du texte). Et que dire du silence de FO ou même des appels obscènes à voter OUI de la part des "syndicats" CFDT et UNSA ?

Là aussi les marges radicales (SUD, CNT...) ne représentent aucune alternative crédible ou durable : conglomérat "d’ex" de tous bords, animés par des militants d’extrême-gauche connus, ces petites structures tonitruantes ici ou là, souvent inexistantes ailleurs, ne sont pas à même de capter et féconder le ras-le-bol du peuple. En effet, les vestiges du gauchisme des années 70 ne proposent rien de très nouveau : ainsi le DAL se bat-il pour occuper des logements vides. Légitimes actions ! Mais sans aucun intérêt pour le futur. Cela va-t-il purifier le marché de l’immobilier ? Ainsi le gauchisme se trouve-t-il être une sorte de syndicat « humanitaire ». Il en va de même des « réquisitions » d’entreprises brandies par l’extrême-gauche. Soit. Exproprions les patrons. Et après ?

Par ailleurs, rappelons ce chiffre sans appel : moins de 10 % des salariés de France sont syndiqués. Dans les PME c’est même le quasi désert... Aux élections prud'homales, l’abstention dépasse les 66 % et la sinistre CFDT arrive encore en seconde position. Rappelons que la CFDT est le « syndicat » qui signe les accords les plus défavorables aux travailleurs. Ainsi cette organisation a-t-elle été la seule à valider la « réforme » des retraites en 2003.

Certes la dégringolade des effectifs des années 80-90 semble gelée, mais on a toujours cette structure très oligarchique, à savoir une direction inamovible et toute puissante qui néglige une base très fragile et très peu représentée. Cela explique la timidité des syndicats en 2003 quand la grève générale était possible. Rappelons aussi l’influence de la Confédération Européenne des Syndicats (CES) qui est LE partenaire social de l’Europe (c’est à dire qui touche des subventions) et qui impose à ses membres une ligne modérée et libérale...

 ASSOCIATIONS : le fou du roi

Souvent dégoûtés par les magouilles propres à toute structure impuissante, les gens les plus sincères et les plus actifs s’investissent souvent dans les associations ou les ONG. Généralement, ces organisations aux objectifs sympathiques (paix, écologie, antiracisme...) sont archi-dépendantes des subventions de l’Europe et des pouvoirs publics et renforcent la stérilité politique et sociale au lieu de la faire reculer.

Passé une période angélique et idéaliste, le gros des associations disparaissent ou sont noyautés par des militants professionnels qui récupèrent l’énergie déployée. C’est le cas des mutuelles tenues en laisse par le PS (scandale de la MNEF) ou encore des grandes ONG humanitaires, outils de la politique extérieure de la France. À mi-chemin entre les sectes (autres organisations para-politiques) et la maffia (scandale de l’ARC [2]...) les associations ne sont généralement qu’un débris de plus du grand débat politique éclaté.

RICHES : la loi des trusts

Détailler et expliquer les crises qui étranglent la France depuis des années serait bien entendu trop long, mais il est quand même possible de caractériser les conséquences de cette crise qui semble sans fin. De quoi s’agit-il ? Sans surprise nos difficultés viennent de la tendance naturelle du capitalisme à se concentrer, à accumuler toujours plus de richesses et à flirter sans cesse avec la crise de surproduction tout en concentrant la propriété. Nous en sommes là : l’Europe comme structure politico-économique favorise et lubrifie ce processus en forçant les États à « privatiser » leur économie. Ainsi, à l’échelle d’un continent ou d’une ville moyenne on a toujours les mêmes conséquences : les inégalités explosent entre les quartiers, entre les habitants, entre les salariés. Ainsi la "crise" des uns est aussi la fortune des autres. Conséquence logique et inévitable du Marché « libre et non faussé » : la baisse des revenus du travail. Salariés (ou retraités) sont condamnés à toucher moins pour un temps de travail ou de cotisation égal. Le chômage de masse est aussi lié à cette tendance du capitalisme à licencier des travailleurs afin d’augmenter ses bénéfices et donc l’accumulation des capitaux. Fort logiquement, en appauvrissant le monde du travail on réduit l’accession à la propriété. Ainsi pour les jeunes ménages des classes moyennes, l’accès à la propriété foncière est-il un défi nouveau et parfois sans solution.

Et les causes et les conséquences négatives de cette situation s’entretiennent dans un cercle vicieux sans issue : le chômage fait pression sur les salaires, l’accès à la propriété est plus difficile, les revenus salariaux directs et indirects se réduisent, la consommation en souffre, l’emploi aussi, etc.

Au sommet de la société une infime minorité d’oligarques plus riches et puissants que jamais vampirisent les classes moyennes après avoir réduit à l’exploitation la plus écrasante les vestiges de la classe ouvrière. Ces oligarques règnent par et pour des grands trusts privés qui dictent leurs lois aux gouvernements ou à "l’Europe" (via des lobbies légaux). Ces puissants sans visage sont secondés par des "experts" payés des fortunes. Ces PDG de grands groupes, ces consultants internationaux ou même ces intellectuels médiatiques se donnent à eux-mêmes des rémunérations sans commune mesure avec le quotidien de 99 % des gens.

Les propriétaires physiques (Rockfeller) ou moraux (fonds de pension US) de ces trusts se retrouvent plus ou moins discrètement dans des réunions d’où rien ne filtre et où s’oriente le capitalisme mondialisé et financiarisé. Forum de Davos, Trilatérale, groupe de BiIderberg associent milliardaires privés, décideurs politiques et valets médiatiques plus ou moins cyniques qui passent aux actes au FMI, à l’OMC, à la Banque Mondiale ou à la Commission Européenne d’où les "plans d’ajustement" et autres "directives" descendent vers des gouvernements par ailleurs gagnés au libéralisme qui enfoncent encore davantage les vieux pays industriels dans la "crise" qui écrase 99 % des gens et engraisse le 1 % restant.

PAUVRES : mafia à tous les étages

Si les riches sont organisés en trusts et monopoles privés, les plus pauvres eux dérivent souvent vers le système mafieux. Dans les pays encore "méditerranéens" dans les structures économiques (sud de la France, sud de l’Italie, Espagne, Grèce, Maghreb...) on trouve du côté des plus déshérités des dérives mafieuses. La nature ayant horreur du vide, les espaces les plus marginalisés par le système capitaliste livrent des clients parfaits aux mafias de toutes sortes.

Rappelons que la mafia est une organisation sociale para-étatique qui mélange délinquance violente, économie parallèle et défense des intérêts des possédants. Sommes-nous arrivés à une autre situation dans certaines banlieues ? La délinquance violente y est liée au trafic de drogue dans un circuit économique totalement illégal, le tout s’appuyant sur des valeurs "féodales" où la virilité bagarreuse le dispute au sexisme et à l’exploitation des plus faibles. Dans le même angle mort du libéralisme on pourrait parler des filières qui exploitent les travailleurs clandestins et/ou les prostituées à l’origine exotique.

Ces espaces sont de plus en plus nombreux surtout quand le démantèlement de l’État social est à l’ordre du jour.

Reste que les services publics (école, santé, police, administration...) sont laissés plus ou moins en déliquescence dans ces quartiers où le communautarisme (une autre forme de mafia pour pauvres) est à l’oeuvre. « Gens du voyage », « Arabes », « Africains »,.. Ces populations se débattent dans des contradictions économiques qui génèrent en leur sein un lupenprolétariat facilement manipulable par les classes dirigeantes qui utilisent ces mercenaires à la petite semaine pour discréditer des mouvements sociaux (casseurs contre "mouvement lycéen") ou pour stigmatiser précisément les "sauvages" afin de mieux se poser en "civilisés" (mise en exergue de "crimes d’honneur", "tournantes", etc.).

JEUNESSE : libéralisme dur et drogues douces

Reste un mot à dire sur la "jeunesse" qui, rappelons-le, n’est sûrement pas une véritable catégorie sociale alors même que le système libéral a précisément tenté d’imposer l’idée que "la jeunesse" serait une identité et donc surtout un marché. Et, il faut bien admettre qu’une minute passé dans une cour de collège montre bien le côté "cible" des millions de jeunes, mais sorti de cette première impression toute "marketing", le poids de la réalité sociale s’impose, sans échappatoire.

La France compte plus d’un million d’enfants "pauvres". Ces enfants et les adolescents tout aussi pauvres qu’ils deviennent sont sans doute les plus touchés par les inégalités du système : en effet, la jeunesse pauvre cumule les tares du libéralisme : familles touchées par le chômage et les divorces (ainsi que les inévitables familles "recomposées"), grandissant dans des quartiers sans aucune ouverture culturelle et économique [3], ils évoluent ensuite dans une école plus stérile et inefficace que jamais. Moisie par le libéralisme ambiant, pétrie de contradictions issues de la "pensée 68", l’école et le cycle collège-lycéen n’assurent souvent même plus l’alphabétisation des enfants (10 % d’analphabètes en France) et expulse sans ménagement des dizaines de milliers de jeunes sans formation qui se trouve socialement exclus immédiatement après une dizaine d’année de pantouflage dans le collège aussi unique qu’inique. En effet, la bourgeoisie, quitte les quartiers intermédiaires pour se claquemurer dans des zones très aseptisées, où le voisinage est à la fois rassurant et identique. Et si ça ne suffit pas, les cours supplémentaires payés chers ou les écoles privées sont là pour planifier la succession.

Reste que comme maillon faible de la société les jeunes en général sont très touchés par les duperies et le bla-bla libéral-libertaire asséné à longueur de magazines et autres émissions de télé. Drogues plus ou moins douces (pour être "dans le coup"), sexe (pour être compétitif), consommation somptuaire (pour paraître intégré au marché), égoïsme (fruit de fratries limitées) sont les rouages d’une jeunesse qui a compris que l’avenir serait pire que celui des parents et qui hésite entre expectative sociale (incrustation chez les "vieux") et fuite en avant sans foi ni loi (délinquance et écoles de commerce).

CONCLUSION : la France entre rébellion et révolution

Le 21 avril n’était donc pas un "accident" électoral, ni même un coup monté pour assurer la réélection de J. Chirac. Avec ou sans l’agitation sur la sécurité l’affaire était pliée : Chirac et Jospin, jumeaux de l’euro-libéralisme étaient vomis par le peuple.

Les Régionales ne furent pas un chèque en blanc au PS, mais uniquement un vote chasse d’eau à destination des réseaux élyséens.

Quant aux 55 % de NON ils viennent du pays réel, dépolitisé mais pas résigné, épuisé par l’exploitation et la pauvreté mais pas dupe des discours télévisuels.

À ces soubresauts politiques il faut rajouter le tempo des mobilisations sociales : hiver 1995 la grève est presque générale. Mai-Juin 2003 on frôle la paralysie totale. Et que dire des grèves dans la fonction publique soutenues par l’opinion ou du soulèvement des caissières, forçats du tertiaire...

Le peuple de France hésite sur les modalités de l’action, sur le moment du passage à l’acte. Les masses hésitent sur une révolution espérée en secret par tout le pays et une série de rébellions vides et vagues.

Sans opposition crédible, sans syndicats représentatifs, sans cohérence idéologique la population a quand même une certitude : il faut que ça CHANGE rapidement et radicalement.

Nul n’est prophète en son pays, mais l’angoisse des classes moyennes exploitées par le 1 % d’oligarques et rackettée par les mafias du lupenprolétariat [4] nous a déjà mené à une victoire inespérée du NON et peut-être à une nouvelle « révolution » dont l’histoire de France est finalement assez coutumière [5].

 


[2] association sensée lutter contre le cancer et dont le Président détournait les dons

[3] voir le livre de Eric Maurin, le ghetto français, Seuil, 2004.

[5] Rappelons que le terme même de « révolution » est plus que galvaudé et discrédité, mais quand des changements majeurs sont aussi souhaités que possibles, il n’y guère d’autre terme honnêtement utilisable…

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