La nation

 mai 2006

La Nation

par : Jean-Bastien

 

Qui peut encore aujourd’hui se dire nationaliste, sans immédiatement s’avouer extrémiste, belliciste ou encore xénophobe ? De Gaulle lui-même n’admettait-il pas qu’ « être patriote, c’est aimer sa patrie et être nationaliste, c’est haïr celle des autres » ? Il y a pourtant un siècle et demi, la même annonce aurait eu un écho tout à fait différent. Lamartine, et même Proudhon, lui donnaient un sens radicalement opposé, désignant par ce même terme la lutte pour l’indépendance et l’émancipation d’un peuple placé sous tutelle, intérieure ou extérieure. C’est dire si la compréhension de l’idée de nation est à la fois incertaine et évolutive. Certains préfèreront parler de patrie et donc s’avouer patriotes, d’autres se diront internationalistes, d’autres encore simplement humanistes ou citoyens du monde. Peu cependant s’interrogent sur la possibilité d’être tout cela à la fois.

 

Il est vrai que le sens de nation est difficile à fixer. Etymologiquement, le terme renvoie à l’origine, à la naissance, et désigne un ensemble d’individus nés en même temps et dans le même lieu. Longtemps, le mot de nation est donc employé dans notre langue pour désigner un groupe humain caractérisé par une communauté d’origine, de langue, de culture. Mais cette conception exclusive et organiciste – les hommes étant perçus comme membres d’un même corps – est renouvelée au XVIIIème siècle sous l’influence de l’individualisme libéral. Puisque l’homme est libre et que le corps social naît de sa volonté, la nation est désormais perçue comme le résultat d’un contrat, d’un pacte d’association. C’est l’idée qu’en donne Sieyès quand il la décrit comme « un corps d’associés vivant sous une loi commune ».

Cette conception purement juridique est élargie au cours de la Révolution : la nation, construction volontaire, devient aussi communauté de sentiments. La défense de la nation est assimilée à la sauvegarde de la liberté, et le citoyen est par essence patriote. L’ennemi de la liberté, l’aristocrate ou le contre-révolutionnaire, est considéré comme appartenant au « parti de l’étranger » et selon le mot attribué à Danton, « On n’emmène pas sa patrie, à la semelle de ses souliers ».

La définition à la fois spirituelle et civique de la nation domine désormais la pensée française ; Renan la réaffirmera brillamment en 1892, en réponse aux conceptions racialistes principalement venues d’Outre-Rhin. Pour lui, ce n’est ni la race, ni même la langue, la religion, les intérêts économiques ou la géographie qui définissent une nation. Il affirme qu’ « Une nation est […] une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L'existence d'une nation est […] un plébiscite de tous les jours, comme l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de vie ».

Il serait toutefois faux de considérer que le sens du mot nation est l’objet d’un consensus depuis la Révolution. Certains penseurs, comme Barrès, s’appuient sur une conception déterministe de l’appartenance nationale. D’autres, comme Maurras, élaborent au moment de l’Affaire Dreyfus une pensée xénophobe voire raciste de la nation. Et c’est grâce au triomphe de la forme républicaine, que jamais – à l’exception notable de Vichy – ces conceptions ne seront celles de l’Etat français. Cependant, leur existence même témoigne de l’incertitude sémantique qui pèse sur le terme de nation : quand chacun emploie le mot, il est amené presque inévitablement à en préciser le sens qu’il lui donne.

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On pourrait trouver plus simple pour définir la nation de quitter le champ théorique et d’examiner les faits, mais l’histoire de la nation en tant que construction politique n’est guère plus limpide que celle du mot. D’autres formes d’associations humaines l’ont précédée ou ont perduré à ses côtés, comme la cité, la tribu, l’empire, et il semble difficile de croire que le triomphe au XIXème siècle de la forme nationale marque la fin de l’histoire. Les premières nations constituées, comme la France et l’Angleterre, se sont construites par une allégeance politique commune – dans les deux cas à un roi –, par une unité linguistique, et par un processus de construction territoriale. Mais, pour l’une comme pour l’autre, la conscience nationale s’est véritablement et durablement éveillée quand le peuple s’est proclamé souverain.

Avec les révolutions anglaises et française, mais aussi américaine, l’histoire moderne de la nation devient celle de la réinvention de la démocratie, celle d’un contrat passé entre les membres d’une même communauté pour se libérer en se donnant des institutions communes, conformes à un objectif politique déterminé par tous.

Pendant tout le XIXème siècle, la lutte pour l’indépendance nationale est synonyme d’un combat pour la liberté : les libéraux espagnols, Garibaldi, les révolutionnaires tchèques, polonais ou hongrois, les libérateurs sud-américains, comme Miranda, Marti ou Bolivar, s’appuient sur l’idée de nation pour légitimer leur combat. Pour autant, ils n’en développent pas moins une pensée universaliste, fort éloignée du chauvinisme dont on affuble aujourd’hui tous les patriotes. Miranda, combattant dans l’armée insurrectionnelle américaine, participe en tant que général à la bataille de Valmy ; Bolivar rêve de fédérer les peuples d’Amérique latine ; Garibaldi – après avoir lutté en Amérique latine et pour l’indépendance de sa patrie – affronte les Prussiens aux côtés des Républicains français en 1870. Tous considèrent les peuples et les nations non en tant que groupes isolés et exclusifs, mais comme socles d’une fraternité universelle.

Certes, à la fin du XIXème siècle, la nation va revêtir une autre acception, à la fois plus étroite et agressive. Sous l’influence des penseurs allemands, dans la lignée de Fichte puis de Mommsen, elle est valorisée davantage comme gemeinschaft, c’est-à-dire comme communauté objective, que comme geselschaft, comme communauté volontaire. L’unité allemande, qui se fait, selon les termes de Bismarck, « par le fer et par le sang », annonce une rétractation du concept de nation. Les premières théories racistes, formulées par le français Gobineau, contaminent plusieurs projets nationaux. Au temps de la fraternité des peuples libérés, succède l’affrontement des égoïsmes nationaux et des impérialismes. Les guerres de 1870, 1914-1918 et 1939-1945 font naître en Europe l’idée que la nation est mortifère, que son exaltation conduit au chaos et à la destruction de l’humanité. Le projet de construction européenne est en partie né de ce traumatisme.

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En effet, l’impact des tragédies du XXème siècle en Europe est tel que, progressivement, l’idée de nation a été abandonnée  par de nombreux progressistes, c’est-à-dire par ceux-là mêmes qui en avaient été à l’origine. Jetant indistinctement l’opprobre sur la nation civique et sur la nation organique, ils se tournent désormais vers d’autres horizons, jugés plus fréquentables : l’ « européen », le « mondial », voire le « local » sont fréquemment substitués au national. En contrepoint, la nation est laissée aux frileux ou aux passéistes, dans le meilleur des cas, aux xénophobes dans le pire.

Tous les arguments invoqués paraissent de bon sens. A l’heure de la mondialisation, que peut faire une nation seule face à des phénomènes qui la dépassent ? La nation engendrant inévitablement le nationalisme, comment prétendre à l’universel sans dépasser le national ? Le triomphe apparent de l’individu et l’avènement de sociétés multiculturelles ne rendent-ils pas tout simplement caduque l’idée même de nation ? Ou encore, n’est-il pas temps de changer d’échelle et de penser la démocratie à l’échelle des continents, voire de la planète ?

Il est également vrai que les réponses de la plupart de ceux qui appuient leur discours sur le sentiment national semblent bien souvent caricaturales, voire moralement et philosophiquement inacceptables. Dans leur bouche, la nation se fige, se dresse contre des ennemis de l’intérieur ou de l’extérieur, nécessite l’homogénéité, l’autoritarisme et l’exaltation des particularismes. L’unité identitaire (subie) remplace l’unité civique (voulue ou consentie). Vue d’Europe, la cause semble donc entendue : la nation est morte, laissons-la aux nationalistes ! Il est révélateur de voir qu’en France, le débat sur la colonisation a vu surtout s’opposer caricaturalement ceux qui voulaient charger la nation de tous les maux et ceux qui voulaient l’innocenter de tous ses crimes.

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Mais il suffit de changer de point de vue, de réorienter son regard pour constater que l’idée de nation – apparemment en déclin sur le sol européen – connaît une vigueur sans précédent dans le reste du monde. Le premier signe de cette émergence fut la décolonisation : toutes les luttes contre l’impérialisme ou le colonialisme ont été menés au nom du principe d’indépendance nationale et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le FLN algérien, le Vietminh, les révolutionnaires cubains, et même les combattants afghans ont secoué le joug qui leur était imposé au nom de la nation, bien plus qu’en vertu d’idéologies – politiques ou religieuses – qui la plupart du temps se sont ajoutées pour légitimer le combat ou pour obtenir le soutien de puissances extérieures.

Plus récemment, de nombreux pays d’Amérique latine, soucieux de se débarrasser de l’emprise nord-américaine et de ne plus subir les dérives du capitalisme mondialisé, tentent de s’unir pour rendre aux peuples leur pleine indépendance. La dernière annonce de la nationalisation du pétrole bolivien, mais aussi la signature de l’ALBA, en sont des illustrations frappantes.

Toutes les formes de mouvements nationaux qui s’épanouissent à travers le monde ne sont évidemment pas porteuses de progrès, ni d’émancipation. Le nationalisme exacerbé des USA, de l’Iran ou de la Chine, fait parfois renaître les craintes du passé. De nouveaux conflits naissent et peuvent certainement encore naître de la concurrence de certaines nations ou de leur prétentions impérialistes. L’histoire du continent européen doit, il est vrai, nous amener à considérer avec précaution certaines dynamiques nationales.

Pour autant, l’Europe ne peut faire l’impasse sur la question nationale, parce que, précisément, la plupart des pays européens sont désormais fondés sur une conception civique et pacifique de la nation. Celle-ci suppose une adhésion prioritaire, mais non exclusive, à un espace et à un projet communs, condition nécessaire pour faire émerger un véritable intérêt général, sans pour autant nier l’identité des individus, leur histoire, leurs goûts et leurs coutumes. La seule limite à ces libertés est le respect de la loi et des principes fondateurs de l’unité civique. La crise du sentiment national peut dès lors aboutir à une crise du vivre-ensemble et à une déstabilisation de l’équilibre démocratique.

 A ce titre, les scrutins électoraux les plus récents doivent nous interpeller. Rejet ou neutralisation des partis de gouvernement en Italie, en Allemagne, en Grande-Bretagne et en France ; montée de formations politiques à vocation populiste, plus ou moins xénophobes, dans de nombreux pays ; rejet croissant du processus incontrôlé d’intégration européenne, dès l’instant que les peuples sont réellement consultés, et non leur « représentants » ; émergence de phénomènes identitaires – régionalismes, communautarismes – qui font éclater les cadres nationaux.

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La France et la République sont particulièrement frappées par ces phénomènes. Parce que la France est une République, parce que c’est le peuple qui détient la souveraineté nationale, l’avenir de la démocratie semble y être plus lié encore que dans d’autres pays à l’avenir de la nation. Pourtant, qui aujourd’hui, parmi nos représentants politiques, parle réellement et sainement de nation ? Le mot de République la remplace avantageusement dans tous les discours, comme si la République pouvait être une culture hors-sol ! Pour les plus optimistes, dépasser la nation n’est pas enterrer la République : on entend çà et là parler de « République européenne », sans pour autant dire quel peuple en serait le souverain.

Il est peut être temps de dire que  tant que les nations existeront comme communautés de destin, prétendre les remplacer ou les déconstruire, c’est prendre le risque de voir s’effriter la démocratie. C’est aussi prendre le risque de confier, selon les mots de Pierre Mendès-France, les « pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique ». C’est enfin prendre le risque de substituer une multitude de communautés fondées sur une identité à une communauté fondée sur une volonté : l’exemple de l’ex-Yougoslavie n’est ni assez lointain, ni assez ancien pour que nous n’en ayons tiré les leçons.

Pourquoi, au lieu de la laisser dériver lentement vers ses expressions les plus caricaturales, les Républicains sincères ne tentent-ils pas de reconstituer l’idée de nation dans sa forme la plus généreuse, la plus progressiste et la plus universaliste ? Peut-être pourraient-ils rappeler que l’amour de la famille, l’amour de la patrie et l’amour de l’humanité, loin d’être incompatibles, doivent se nourrir mutuellement ? Peut-être aussi est-il de notre devoir d’opposer à ceux qui comme Joseph de Maistre, pensent ne jamais avoir vu d’homme, mais seulement « […] des Français, des Italiens, des Russes » que, comme Robespierre le proposait dans son projet de Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, « Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents peuples doivent s’entraider selon leur pouvoir, comme les citoyens d’un même État ».

Finalement, à l’image de ce que René Cassin avait conçu à travers l’Organisation des Nations Unies, c’est peut-être en défendant une conception humaniste de la nation que nous pourrons faire avancer réellement l’idée d’une fraternité durable entre les peuples. Jaurès l’avait déjà pressenti, quand il déclarait : « un peu d'Internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d'Internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l'Internationale; beaucoup de patriotisme y ramène ».

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