Le trotskisme cet inconnu

Février 2008

         A dire vrai toute notre génération et plus encore celle de nos aînés a été bercée par les références au trotskisme. Bagarres homériques de la LCR dans les années 70, influence sourde des « lambertos » dans les syndicats, happening électoral d’« Arlette » dès 95… Les surgeons de Léon ne manquèrent jamais d’animer le débat politique à la « gauche de la gauche ».

         Alors que j’avais fait un bref passage au Parti des Travailleurs (dirigé par des Lambertistes) on me demanda un jour si j’étais « trotskiste ». A cette simple question je fus bien obligé de répondre que, pour moi, le trotskisme n’existait pas. Et devant la perplexité de mes interlocuteurs je tenté la démonstration suivante :

1.     Misère de la théorie

Si Trotski a beaucoup écrit, force est de constater que sa pensée a toujours été conjoncturelle : avant comme après la Révolution il n’a jamais écrit que pour agir et réagir à une situation donnée. Ce fut un révolutionnaire professionnel et non un théoricien comme Lénine ou un intellectuel comme Marx.

Cela explique que dès les années 30, quand il tente de créer une IV° internationale alter-stalinienne, il n’arrive à rien car son nom attire à lui des gens extraordinairement divers et bien souvent opposés. Cela n’a guère changé.

Et même dans ces années cruciales il trouve le moyen de changer très souvent de stratégie : alliance avec la social-démocratie comme le fascisme, sortie fracassante de la gauche modérée, flou autour du début de la seconde guerre mondiale. Finalement, seul son assassinat donne une cohérence de martyr au personnage qui avait plus la stature d’un prof d’université que d’un leader politique.

Que lègue-t-il à ses épigones ? Pas grand chose sinon rien. Sa défense contre les attaques des Staliniens relève plus du journalisme honnête que de la politique et son concept de « révolution permanente » ne signifie pas grand chose. Même son idée de « stagnation des moyens de production[1] » est discutable pour les années 30 et carrément faux pour notre époque.

Le trotskisme devient donc après la guerre une mouvance flou et amorphe qui attire intellectuels fumeux ou communistes en rupture de parti.

2.     L’impossible convergence

Pourtant,  l’état végétatif des réseaux se revendiquant du « Vieux » survivent et rebondissent au détour des crises politiques : c’est le cas pendant la guerre d’Algérie où les « porteurs de valise » pro-FLN sont parfois des militants du courant qui donnera la LCR. A l’inverse les futurs « lambertistes » soutiennent plutôt les autres nationalistes algériens du MNA[2].

Mais avant les années 60 le « trotskisme » international éclate très vite après un court épisode unitaire pendant la guerre : chapelles rivales et inconciliables vont se multiplier dans l’indifférence générale des travailleurs alors fidèles aux partis communistes.

Les années 50 voit la fragile IV° internationale fondée en 1936 exploser sur la question de la stratégie politique : la révolution mondiale est-elle pour demain ou pour le XXI°s ? A cette question qui doit définir la position vis-à-vis du reste du « mouvement ouvrier » les jeunes leaders du mouvement se divisent à un point peu imaginable : critiques, accusations, scissions et menaces se multiplient des années durant et la IV° internationale meurt de sa belle mort avec des dizaines de groupes qui revendiquent sa succession… Une situation d’un ridicule achevé qui perdure encore aujourd’hui.

En France comme ailleurs au moins une dizaine de groupes (revendiquant chacun peu d’adhérents) se constituent fiévreusement. La plupart disparaissent et trois tendances se structurent en partis assez solides pour durer.

Alors que ces groupes ont a peu près le même discours public et surtout les mêmes rapports avec le PCF ils sont incapables de fonder une structure à audience large et populaire. Cette caractéristique des Trotskistes est sans doute le seul point commun entre eux : fonder des « sectes » dont la seule volonté est de durer autour d’une doctrine interne très « religieuse », c’est à dire peu politique et très identitaire : aujourd’hui encore les responsables de ces organisations sont tous des gens de la même catégorie sociale : des fonctionnaires ou des petits-bourgeois coupés des réalités sensibles. Même l’âge des cadres est identique puisque ces partis ont massivement recruté dans les années 70, il n’est donc pas rare de voir des trotskistes en pré-retraite[3].

Pour Lutte Ouvrière l’enjeu est de préparer la révolution en formant des révolutionnaires professionnels près à « organiser la guerre civile » première étape d’une révolution.

Pour la LCR la révolution n’est plus qu’un objectif flou, son but est de fédérer les luttes de tout ordres afin d’en diriger les foules.

Pour le PT l’objectif est de constituer un grand parti de gauche ultra-réformiste avec un noyau dirigeant lambertiste…

Bref, chaque courant se positionne surtout par rapport aux autres et avec l’envie de voir disparaître la concurrence. Cette stratégie explique les zigzags de ces partis qui, malgré des adhésions régulières, stagnent en terme de forces militantes car ils refoulent autant de gens qu’ils en attirent.

Comme dans les années 30 les rapports avec le PC ou le PS électrisent les débats : la première organisation qui rallie la gauche est aussitôt dénoncée par les autres… Mais en 2007, après avoir réussit l’exploit de présenter trois voir quatre candidats aux présidentielles (sic), presque toutes les organisations se référant au trotskisme ont appelé à voter S. Royal, ce qui efface d’un coup leur côté révolutionnaire… Seule G. Schivardi reste neutre tout en étant soutenu par le PT qui fut extrêmement proche du PS avant 1981.

Depuis cette sombre année les chapelles et leurs clergés respectifs continuent leur petite vie en tentant désespérément de monter un « grand parti » avec une direction verrouillée, c’est le cas du PT et de la LCR qui préparent pour 2008 la naissance (chacun dans l’ignorance de l’autre) d’un nouveau parti sensé fédérer les mécontents.

3.     Demain

Avant même la mort de Trotski le trotskisme n’était pas une école de pensée très fiable ni très sûre, et depuis cette époque rien n’a changé : prospérant à l’ombre de la décomposition des partis communistes les micro organisations vivent et survivent sans réelle boussole, d’ailleurs la référence au compagnon de Lénine est de plus en plus épisodique et flou.

Gauchistes échevelés ou militants républicains ancienne école les avatars du trotskisme sont plus que jamais prisonniers de leurs querelles généralement personnelles et de leurs divergences stratégiques sans rapport avec les enjeux contemporains.

Pas nécessairement pire que les Communistes ou les différents militants qui rejoignent le PS périodiquement ils attirent parfois la sympathie électorale de gens sincèrement révulsés par la marche du monde, mais n’en font rien car ne sachant tout simplement pas quoi en faire.

Un seul exemple : les traités européens. Alors que le capitalisme mondialisé s’impose d’abord par ces traités la LCR condamne les traités mais pas l’Europe, LO considère que les traités sont les premiers pas vers une Europe unifiée apte à se soviétiser (sic), seul sur cette ligne le PT monopolise l’opposition sociale aux traités libéraux et anti-nationaux.

Il n’existe donc pas de trotskisme mais des trotskistes.

A trop critiquer cette mouvance on fait comme les Staliniens des années 30 : on gonfle une grenouille qui ne sera jamais un bœuf.

[1] Qui expliquerait la crise des années 30

[2] Mouvement National Algérien, premier parti algérien à réclamer à la fois une égalité des droits entre habitants de l’Algérie et un autonomie. Dirigé par Messali Hadj il sera la cible du FLN car opposé à l’indépendance.

[3] A. Laguiller, D. Gluckstein et A. Krivine ont tous autour de 60 ans.

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