IMPÉRIALISME : les États-Unis font-ils une pause ?

Decembre 2007

 

  1. Bilan de sept années de présidence Bush

            Avant de savoir si les États-Unis font ou non une pause dans leur politique de domination du monde il est bon de rappeler le bilan des deux présidences de G. Bush : avant les attentats du 11 septembre le président Bush n’est que le successeur mal élu de W. Clinton. Usés par deux mandats qui ont vu les réformes anti-sociales se multiplier les Démocrates laissent passer Bush sur fond de magouilles inédites au pays de la liberté [1]. Après le « complot » contre Clinton par l’intermédiaire de M. Lewinsky la gauche us était par terre. En face, l’alliance nouvelle entre néo-conservateurs et protestants intégristes fait le reste : Bush junior obtient une très faible majorité (ou une grosse minorité) des voix, de quoi s’imposer comme un président mal élu de plus dans un monde où les USA bénéficient toujours de la place de seule superpuissance.

            Les attentats du 11/09 viennent accélérer l’histoire : pour les réseaux bushistes c’est une « divine surprise » qui permet aux plus durs des néo-conservateurs de passer à l’action : dans un monde sans véritable concurrent ni adversaire, les partisans d’un empire éternel attaquent deux anciens alliés de la Maison Blanche : O. Ben Laden (et les Talibans) puis S. Hussein. Dans les deux cas c’est une erreur stratégique : les milieux pétroliers proches de G. Bush furent toujours disposés à négocier avec les Talibans (et l’Irak). Le projet est le « TEP » un pipe-line qui irait du Turkménistan au Pakistan en passant par l’Afghanistan, une façon d’éviter la Russie et L’Iran. De même l’Irak de S. Hussein est un allié forcé de la politique américaine qui a préféré garder un régime fort à l’intérieur et faible à l’extérieur, toujours contre l’Iran.

            Après presque cinq années de guerre l’Irak et l’Afghanistan sont devenus des zones « grises » où le chaos règne sur la majeure partie du territoire : des dizaines de soldats américains y meurent chaque mois et les alliés locaux des USA se révèlent être des bandes armées incontrôlables et pourvoyeuses de violences et de trafics en tout genre.

            Malgré un début de stabilisation à la fin de l’année 2007, la politique interventionniste de G. Bush est vue comme un échec complet dans les cercles d’experts militaires ou diplomatiques.

            En décembre 2006, les élections américaines de mi-mandat sanctionnent sans équivoque les Républicains sur fond de liquidation des positions des néo-conservateurs. Bush sacrifie même D. Rumsfeld, chef de fil de cette vision du monde.

            Il est temps pour la vieille garde du Parti Républicain de revenir sur le devant de la scène pour éviter que la catastrophe ne s’aggrave encore.

 

  1. Le retour de la vieille garde du parti républicain

Formée au pragmatisme de la guerre froide ce groupe de dirigeants républicains gravite autour de James Baker, ex ministre des affaires étrangères de Bush senior. Pour eux le néo-conservatisme est une idéologie extrême qui ne laisse aucune place aux compromis nécessaires à la pérennité de l’empire américain. Pour les néo-conservateurs, seule l’option militaire est la bonne et peu importe le coût de cette politique belliciste.

Ce changement de stratégie pour éviter une défaite complète des intérêts us est proposée dans le rapport Baker-Hamilton après les élections de décembre 2006 : il s’agit principalement d’ouvrir un vrai dialogue avec l’Iran et la Syrie [2], autres cibles privilégiées des néo-conservateurs.

J. Baker comme Bush senior ne sont sûrement pas des hommes de gauche, pas plus que les démocrates qui ont co-rédigé le rapport, leur but est de sauvegarder les positions hégémoniques des USA dans le monde, mais par des méthodes moins risquées que les expéditions et les occupations engendrées par l’extrémisme des proches de Rumsfeld.

Pour les milieux pétroliers et boursiers dont les intérêts servent de boussole aux dirigeants américains, les guerres irakiennes et afghanes commencent à durer et à coûter. Le modèle est davantage celui de la première guerre du Golf : une guerre courte, victorieuse et financée par une pléthore d’alliés plus ou moins forcés. Le but n’étant pas une occupation durable du territoire convoité, mais une influence déterminante et indirecte sur la région (maintien de S. Hussein, Kurdistan autonome, contrôle du Koweït…).

Cette vieille garde a été formée à l’époque de Nixon qui réussit à sortir du Viêt-Nam tout en ouvrant un dialogue stratégique avec… la Chine de Mao ! Une politique d’une finesse et d’un pragmatisme aux antipodes du charlatanisme intellectuel du néo-conservatisme.

La première avancée de cette politique plus subtile (mais aux mêmes objectifs) se fait avec la Corée du Nord. Après l’essai nucléaire de Pyongyang (octobre 2006) les USA expérimentent leur nouvelle stratégie : le dialogue « donnant / donnant ». Face à la réprobation internationale soulevée par l’essai nucléaire, les USA ne menacent nullement la Corée, mais proposent un vrai accord en échange de l’abandon du programme nucléaire, cela débouche sur la fermeture totale des sites nucléaires coréens en juillet 2007. En échange d’une neutralité bienveillante vis-à-vis de Pyongyang les États-Unis réussissent là où les menaces avaient échoué, c’est le retour de la politique de W. Clinton qui finança la Corée du Nord contre un gel des activités nucléaires.

 

  1. Après la Corée du Nord, un accord avec l’Iran ?

Tout aussi surprenant que cela puisse paraître il en va de même avec l’Iran.

Les néo-conservateurs et leurs alliés sionistes en Israël et aux USA ont très souvent visés l’Iran, pivot de « l’axe du Mal » selon G. Bush faut-il le rappeler ?

C’est effectivement un pays qui est une menace pour les intérêts des États-Unis dans la région. En effet depuis 1979 la Perse est complètement indépendante de Washington et fut pour cela attaquée par S. Hussein alors fortement encouragé par l’Occident en général et les États-Unis en particulier.

Quand les réformateurs iraniens décident de proposer un dialogue constructif avec les États-Unis, Washington refuse catégoriquement [3] en oubliant que les Chiites iraniens sont les adversaires numéro un des terroristes islamistes sunnites comme Ben Laden, mais nous sommes avant le 11 septembre…

Ensablés dans le chaos irakien les néo-conservateurs tentent une fuite en avant en accord avec certains bellicistes israéliens : tout le début de l’année 2007 est marqué par des bruits de bottes autour de l’Iran : l’opposition iranienne est subventionnée, des bateaux de guerre sont envoyés dans le Golf, les Gardiens de la Révolution sont même classés comme organisation terroriste, les épigones de G. Bush [4] parlent ouvertement de « guerre »… Pire : des « informations » distillées par les cercles conservateurs états-uniens et israéliens affolent l’opinion sur l’imminence de la mise au point d’une bombe atomique iranienne… Si certains dénoncent une nouvelle affaire des « armes de destruction massive », d’autres sont sensibles à cette nouvelle compagne de préparation à la guerre.

Mais sur place, en Irak, les cadres de l’occupation et le général Petraeus signalent que l’aide de l’Iran aux rebelles se réduit… Le principal opposant chiite à l’occupation, M. al Sadr, suspend même les activités de sa redoutable milice pour 6 mois en août 2007. Cessez-le-feu qui tient sur le terrain. Par ailleurs, les irakiens chiites les plus proches de l’Iran ne sont pas les partisans de Sadr, mais bien les alliés politiques des Américains : N. al-Maliki, le « premier ministre » choisi par les partisans de l’occupation est membre d’un parti politique chiite qui a été fondé en Iran dans les années 80 !

Là aussi, pour éviter une nouvelle guerre qui serait victorieuse à court terme (bombardements de cibles en Iran) mais désastreuse à moyen terme, les réalistes de la « vieille garde » républicaine interviennent via leurs partisans dans les services de renseignements, notamment grâce à R. Gates, nouveau ministre des affaires étrangères et ancien chef de la CIA [5].

Ces réseaux opposés à la politique menée depuis 2003 frappent un grand coup en rendant public le rapport des services de renseignements qui révèle de façon fracassante que l’Iran n’a plus de programme militaire nucléaire depuis… 2003 ! Une façon de couper l’herbe sous le pied des partisans d’une nouvelle guerre.

      Dirigés par des élus peu réputés pour leur volonté de dialogue, l’Iran et les USA sont arrivés à un motus vivendi tacite : les USA ne menacent plus l’Iran (même politique qu’en Corée) et l’Iran laisse les USA poursuivre leur interventions dans certains endroits où les chiites ne sont pas ou peu impliqués (l’Afghanistan par exemple où la minorité chiite soutient le gouvernement pro us). Cela explique la relative tranquillité de la crise libanaise où Washington ne pousse plus ses alliés à la faute.

Très officiellement Washington et Téhéran dialoguent même depuis mai 2007 comme le souhaitait le rapport Baker-Hamilton en décembre 2006.

 

  1. Eviter la débâcle en Irak

En Irak 2007 marque un double tournant : premièrement jamais les USA n’ont perdu autant de soldats (environ 900 tués) en une année.

Ensuite, 2007 est aussi l’année où Démocrates et réalistes du Parti Républicain ont réussi à infléchir partiellement la politique de G. Bush. Sur le terrain, deux piliers de la résistance se sont calmé : les nationalistes chiites de Sadr ont observé un cessez-le-feu dans la deuxième moitié de l’année et certains Sunnites ont été « retournés » par les USA contre des armes et de l’argent. Ces anciens rebelles sont affiliés à des tribus sunnites qui tentent, en pactisant avec les occupants, de retrouver une influence locale forte à l’époque de S. Hussein mais aussi de se renforcer face aux Chiites gouvernementaux ainsi que face aux islamistes les plus extrémistes souvent considérés comme le relais d’al-Qaïda en Irak.

Cette politique n’est sûrement pas une solution durable : quand les États-Unis se retireront du pays toutes les milices qu’ils ont encouragés, financés et armés vont se livrer à de terribles luttes pour le contrôle des espaces litigieux : déjà au sud et dans le nord des violences opposent des groupes politiques rivaux. C’est le cas dans l’agglomération de Bassora où les Britanniques ont renoncé à faire régner l’ordre : au moins six groupes chiites se livrent à une guerre en bonne et due forme à proximité de l’Iran. Au nord, dans la zone de Kirkouk les Kurdes qui veulent intégrer la ville et ses puits de pétrole au Kurdistan font face à des attentats qui cherchent à parasiter leur contrôle sur cette espace mixte du point de vue ethno-religieux. Et que dire des violences entre Sunnites ? Trois courants agissent et s’opposent : la résistance islamo-nationaliste qui cherche à reconquérir le pouvoir (local ou national) comme à l’époque de S. Hussein, les milices tribales partagées entre les dollars américains et l’aide à la résistance et les djihadistes purs et durs qui ne voient l’Irak que comme un espace de plus pour leur djihad international.

Si l’occupation est un peu moins meurtrière dans la deuxième moitié de l’année 2007 c’est aussi grâce à la passivité de Sadr et aux ralliements de certaines milices tribales. Pour le reste, les États-Unis ont aussi changé de stratégie militaire : les attaques aériennes (très meurtrières au sol) sont préférées aux patrouilles encore fréquemment victimes de bombes posées au bord des route.

Côté politique les USA appuient toujours la coalition chiite qui reste elle-même proche de l’Iran alors même que Téhéran a réduit son aide aux rebelles de toutes confessions, cela explique aussi la relative baisse des violences à la fin de l’année, mais cela durera-t-il ?

La relative amélioration de la situation n’est donc que le fruit de la bienveillance intéressée des Chiites (nationalistes ou pro-iraniens) et de la corruption de certains sunnites las du fanatisme stérile d’al-Qaïda.

Les améliorations récentes de la situation sont donc à mettre au crédit de la nouvelle politique de G. Bush, mais la guerre de 2003 reste une invasion illégale et surtout catastrophique non seulement pour la nation américaine qui voit revenir les crimes abjectes de la sale guerre du Vietnam, mais aussi pour les Irakiens qui sont les premières victimes de violences inconnues à l’époque de S. Hussein.

 

  1. Le reste du Moyen-Orient

En 2006 on pouvait légitimement se demander si la politique us en Orient n’avait pas pour but de déclencher des guerres civiles. C’était le cas en Irak, en Afghanistan et les exemples de la Palestine et du Liban étaient aussi très inquiétants.

Il se trouve que la nouvelle modération apparente de Washington a, là aussi, éviter le pire : au Liban les opposants à la Syrie sont restés dans la légalité et semble vouloir patienter et trouver une sorte d’accord avec le Hezbollah et autres partisans de Damas. L’aide suspecte aux intégristes retranchés dans le camp de Nar-et-Bared (financés par les Sunnites pro américains pour attaquer les Chiites du Hezbollah) a été la dernière tentative interlope pour pousser à la faute les adversaires des USA.

En Palestine les États-Unis et C. Rice en personne ont réalisés récemment la mauvaise volonté évidente de E. Olmert et des Sionistes les plus durs. Comme Clinton à la fin de son mandat, la Maison Blanche s’active assez naïvement pour encourager une « paix » entre Israël et les Palestiniens « modérés ». Bien entendu c’est un jeu de dupes qui laisse toute latitude à Israël pour agir (notamment au niveau des colonies) et cela n’aboutira pas, mais, là aussi, la position de Washington bouge légèrement et s’éloigne, en tout cas en apparence, du soutien inconditionnel à Israël. Rappelons qu’après la première guerre du Golf G. Bush senior avait été le seul président américain à réellement menacer Israël de couper ses aides en cas de non dialogue avec les Palestiniens…

De plus, avec la hausse des prix du pétrole, plusieurs États arabes pétroliers disposent de réserves financières phénoménales, et, comme le système bancaire us est profondément endetté suite à la crise des « subprimes » ces fonds souverains des pays du Golf interviennent ouvertement à Wall Street pour racheter des fleurons de l’économie américaine : ce fut le cas quand le fond d’Abu Dabhi ADIA a racheté une partie de la banque Citygroup ruinée par les dettes douteuses.

Cet activisme des fortunes contrôlées par des États sunnites ne peut que conforter la Maison Blanche dans sa nouvelle modération…

Intellectuellement, des conseillers influents des décideurs américains, notamment Richard Armitage incitent publiquement G. Bush a abandonné leur politique du « hard power » (force militaire) pour le « soft power », c’est à dire renoncer aux opérations militaires de grande ampleur au profit d’interventions moins brutales (donc moins impopulaires) mais plus efficaces et durables comme le soutien à des « modérés » libéraux et présentables comme B. Bhutto [6] au Pakistan ou M. Abbas en Palestine…

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Faut-il se réjouir de cette nouvelle approche américaine ?

Dans la mesure où elle évite des tueries et des souffrances inutiles elle constitue un progrès et surtout un vrai changement par rapport aux élucubrations des néo-conservateurs, mais le retour du réalisme et du pragmatisme dans les élites us n’a rien de progressiste. Le but de cette oligarchie pétrolière, financière ou militaire reste la domination sur le reste du monde. Clausewitz disait que la guerre est la prolongation de la politique par d’autres moyens, on peut conclure en affirmant que l’inverse est tout aussi vrai.

 

[1] Même si les « arrangements » électoraux sont courants depuis la création des USA où la participation électorale est faible et les achats de voix fréquents : c’est à l’influence de la mafia que JF Kennedy dû son élection sur le fil en 1960.

[2] Une autre approche du conflit israélo-palestinien est suggéré.

[3] W. Clinton renforce même les sanctions unilatérales des USA contre Téhéran.

[4] B. Kouchner entre autres…

[5] agence qui a toujours été rétive à l’invasion de l’Irak : G. Bush « grilla » même un agent de la CIA, ambassadeur us au Niger, qui démentait l’achat par S. Hussein d’uranium.

[6] Malgré sa corruption proverbiale B. Bhutto semblait être une alliée de l’Occident pour sauver les élites incapables du Pakistan, son assassinat aux motivations non élucidées en décide autrement.

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