IRAK, cimetière du néo-conservatisme

août 2007

IRAK, cimetière du néo-conservatisme

 Article à paraître dans le n° 26 de Rébellion http://rebellion.hautetfort.com/

par Terouga

 

« A l’enfer qu’est devenu l’Irak… » : voilà les ultimes paroles de Saddam Hussein avant sa mise à mort. A la fois tyran et militant courageux, il est difficile de savoir ce que retiendront les Irakiens de leur ex-président, tellement le quotidien en Irak est catastrophique. L’invasion brutale de 2003 et l’essor des violences martyrisent toutes les régions et tous les secteurs du pays… Quels espoirs pour l’avenir ?

1. Le martyr sans fin de la population

Le bilan de cette guerre voulue par l’entourage néo-conservateur de Georges Bush est un désastre multiforme qui ne laisse aucun protagoniste intact.

Malheureusement, la principale victime de cette aventure militaire est la population et surtout les civils pris en otage par les groupes armés.

Le plus visible et le plus détestable de ces groupes est bien entendu l’armée américaine et ses alliés occidentaux et/ou mercenaires. Au quotidien, en charge de la « sécurité », les opérations anti-terroristes des USA ravagent le pays en utilisant les pires méthodes pour s’imposer, c’est-à-dire châtiments collectifs, tortures et répression aveugle. Le comportement des GI’s est si abjecte que la hiérarchie de l’armée a du se résoudre à juger quelques soldats pris la main sur la gâchette, mais, comme lors de la guerre du Viêt-Nam les procès pour crimes de guerre ne révèlent et ne châtient qu’une infime partie des crimes commis. Comme le disent certains soldats de retour aux USA « Un irakien mort, c’est banal » et peut importe qu’il soit innocent ou non, enfant ou combattant.

Autres tortionnaires de la population : les groupes armés à connotation communautaire. Profitant du chaos et continuant des luttes entamées parfois dans les années 30, des milices aux méthodes et aux chefs intraitables s’entretuent par attentats et massacres interposés pour chasser la communauté rivale d’un territoire convoité. A ce jeu morbide, aucune force politique ou religieuse ne déroge. Tantôt agresseurs, tantôt agressés, les groupes armés ne font aucun quartier. On voit ainsi depuis plus d’un an des groupes sunnites extrémistes (se réclamant souvent d’Al Qaïda) attaquer les quartiers chiites alors que des milices chiites pro-iraniennes et liées au « gouvernement » irakien ripostent en faisant de même dans les quartiers sunnites. Ainsi ramasse-t-on chaque matin à Bagdad des dizaines de civils enlevés, tués ou victimes de bombes.

Mais sunnites et chiites ne sont pas les seuls à s’entretuer : certains Turcomans[1] sont persécutés par les Kurdes qui veulent les chasser du Kurdistan autonome. Et le 19 août 2007, c’est une autre minorité, les Yésidis[2], qui ont été visés en tant que tels par quatre attentats simultanés, bilan : entre 400 et 500 morts. Et que dire des Chrétiens qui fuient le pays par milliers ?

A cause de l’occupation américaine l’Irak est donc éclaté en zones rivales sans autorité nette et soumises à toutes les violences, politiques mais aussi maffieuses. Le pays devient une « zone grise » comparable à la Somalie ou à la Sierra Leone des années 90 où un chaos de plus en plus complexe tient lieu d’enfer sur terre et où des milliers de mercenaires[3] sont envoyés dans les endroits stratégiques pour les multinationales pour exploiter les richesses naturelles.

2. Des résistances multiples à l’occupation

Seul aspect « positif » de ce cauchemar quotidien : l’occupation est un échec et les théories néo-conservatrices qui ont préparé l’attaque de 2003 pourrissent dans les poubelles de l’Histoire.

En effet, quand Bush et son équipe encaissent une lourde défaite aux élections de mi-mandat (novembre 2006) c’est la panique générale dans les rangs néo-conservateurs. Avant même les élections, certains intellectuels en pointe dans la lutte idéologique avaient critiqué Bush comprenant que la guerre d’Irak ressemblait énormément à celle du Viêt-Nam. Depuis le retour des Démocrates au Congrès, quasiment tous les architectes de l’invasion de 2003 ont quitté leur poste ou ont été écartés comme D. Rumsfeld victime expiatoire des dernières élections. En août dernier Karl Rove, conseiller de Bush, a annoncé son départ.

Quelque soit la suite des événements, le néo-conservatisme est donc bel et bien mort dans les sables du Moyen-Orient car même au sein du Parti Républicain, on rejette les analyses caricaturales de ce cénacle d’intellectuels dévoyés.

En Irak, tous les experts sérieux constatent que l’invasion n’a nullement pacifié et démocratisé le pays mais plutôt relancé une guerre civile en germe depuis la fondation du pays par les Britanniques dans les années 30 : à une dictature pilotée par les Sunnites a succédé un gouvernement pro-américain associant maladroitement tous les exclus du pouvoir des années précédentes.

Pour tenir encore un peu, les Américains sont donc obligés de tolérer la main mise des partis chiites les plus proches de l’Iran (à savoir le parti Da’wa et l’Assemblée Suprême de la Révolution Islamique en Irak), un comble quand on sait que Washington menace régulièrement Téhéran[4].

Ce gouvernement est aussi dirigé par les deux grands partis kurdes jadis adversaires de S. Hussein : le PDK et l’UPK, jadis en concurrence féroce pour rafler les prébendes du Kurdistan autonome[5]. En échange de ce soutien au « gouvernement », les miliciens kurdes ont carte blanche dans les régions qu’ils convoitent, surtout le ville de Kirkouk, zone pétrolière à la limite des espaces de peuplement arabes et kurdes… La minorité turcomane fait les frais de cette volonté de se tailler un « Grand Kurdistan », volonté encouragée régulièrement par Israël qui soutient toujours les ennemis du nationalisme arabe[6].

Mais, tous les chiites ne sont pas engagés derrière cette étrange alliance américano-chiite. Parmi eux, beaucoup sont plus des patriotes que des partisans de l’Iran. Dès 2003, une tendance nationaliste émerge derrière Moktada al-Sadr, un jeune religieux fils d’un ayatollah mystérieusement assassiné en 1999[7]. Après cette tuerie, il ne se réfugie pas en Iran mais reste en Irak où ses réseaux s’implantent surtout dans le grand quartier chiite de Bagdad. Dès l’invasion américaine, ses hommes occupent le terrain et gèrent le quotidien. Il ne cesse depuis d’exiger le retrait des forces d’occupation et affiche volontiers des positions souverainistes : contre le fédéralisme, les affrontements religieux, la récente loi sur le pétrole[8], etc. Pris entre les menaces des Américains, les chiites pro-iraniens et les luttes inter-communautaires, M. Al-Sadr tente de maintenir un cap positif et constructif alors même que ses fiefs sont régulièrement frappés par des bombes ou des incursions américaines. En mars 2007, pour les quatre ans de l’invasion, il avait organisé une grande manifestation aux cris de « Ni sunnites, ni chiites, tous irakiens ! ».

A l’ouest du pays, en zone sunnite la résistance islamo-nationaliste est plus vive que jamais.

Depuis l’installation des Américains les opérations militaires n’ont jamais cessé pour tenter de réduire les capacités d’action des milliers de volontaires. Sans succès.

Depuis la Jordanie et la Syrie, les cadres du parti Baas ont tiré profit de leurs années de préparation. En effet, quand S. Hussein réalisa qu’il serait la victime de Bush il laissa ses partisans s’organiser et innerver les régions sunnites de réseaux et de caches d’armes en tout genre, et, dès l’été 2003, la résistance est passée à l’action avec une efficacité redoutable puisque depuis mars 2003 les occupants perdent en moyenne 3 soldats par jour, soit plus de 4000 tués depuis le début de la guerre[9].

Surpris et humiliés par ce mini Viêt-Nam, les Américains ont utilisé toutes les méthodes pour réduire cette résistance : les lourdes opérations militaires ont meurtri et radicalisé la population[10], les tortures ont scandalisé l’opinion mondiale[11] et leur soutien indirect au groupe Zarkaoui s’est retourné contre eux. En effet, pour contrer la résistance nationale, les occupants ont laissé agir les partisans locaux de Ben Laden, or, en visant prioritairement les Chiites les partisans d’Al-Qaïda en Irak ont déchaîné la guerre communautaire et les Américains sont apparus non seulement comme des fauteurs de guerre, mais aussi comme incapables d’arrêter une guerre civile, surtout aux yeux des Chiites.

Aujourd’hui, l’ouest reste un fief de la résistance et cette dernière n’hésite plus à affronter Al-Qaïda pour contrôler les régions sunnites, mais les groupes les plus fanatiques continuent d’agir avec le soutien parfois actif de réseaux wahhabites généralement saoudiens.

  Les résistances armées à l’occupation sont donc multiples : les Sadristes en zone chiite et les réseaux du Baas en zone sunnite, il y aussi une résistance sociale assez peu connue, mais active et courageuse.

Dès 2003, un parti d’extrême gauche refait surface en Irak. Alors que le Parti Communiste se rallie tranquillement aux occupants, un Parti Communiste Ouvrier en Irak (PCOI[12]) sort de l’ombre et tente de s’implanter dans la population laborieuse. Pour cela, il fonde plusieurs « organisations de masse » qui interviennent dans la défense des intérêts de la population : ouvriers, femmes, chômeurs, etc. Le PCOI arrive à avoir une visibilité et une activité assez importante dans un pays encore arriéré socialement et traumatisé par la violence.

Ces militants sont d’autant plus courageux qu’ils sont perçus comme des ennemis par toutes les autres forces politiques : contre l’occupation mais non violents ils sont visés par les occupants[13] mais aussi par le Baas ou les Sadristes qui ont toujours été des forces anticommunistes. Cette organisation n’en demeure pas moins sympathique par son refus des ingérences extérieures, son progressisme social et son rejet du communautarisme.

3. L’Irak au centre des impérialismes  

Depuis 2003, la situation reste donc cruellement la même : les Chiites pro-iraniens tentent de mettre la main sur le pays mais ne réussissent que très partiellement et les opposants à l’occupation parviennent à résister aux Américains sans réussir à mettre fin à leur emprise. Et, complètement piégés par les mensonges de leurs chefs, les dizaines de milliers de soldats américains subissent un stress énorme car devant la chute des engagements militaires, les suicides, les désertions et les témoignages terrifiants des soldats de retour, l’administration est prête à toutes les bassesses pour renvoyer des jeunes gens là-bas. Certains en sont à leur quatrième rotation en Irak, ce qui entraîne des crimes de guerre.

Du côté de l’opinion publique, les pertes et surtout l’échec total de l’invasion pèsent énormément et a déjà fait sombrer définitivement la popularité de Bush encore assez importante lors de sa réélection en 2004.

Aujourd’hui, le coût de la guerre a dépassé les 500 milliards de dollars (et coûte donc en moyenne 20 000 dollars par foyer fiscal) pour un résultat désastreux pour les Irakiens[14] mais aussi pour les Etats-Unis plus que jamais haïs dans la région, assumant mal les pertes militaires et le retour de jeunes handicapés et traumatisés à vie[15]

Néanmoins Bush s’obstine.

Après avoir perdu les élections, il a trouvé le moyen d’envoyer encore 30 000 soldats supplémentaires alors même que Londres et ses autres alliés réduisent leurs contingents. Politiquement, le « gouvernement » irakien est un panier de crabes où près d’un ministre sur deux boycotte les réunions et dans lequel les USA ne comptent aucun allié sûr.

Tombeau de près de 500 000 irakiens et de presque 4 000 soldats américains, l’Irak va rester longtemps une plaie sanglante au Moyen-Orient comme dans l’opinion américaine qui va replonger dans le traumatisme lent du Viêt-Nam quand jeunes bourgeois idéalistes et adolescents chômeurs se salirent les mains à jamais.

 

Tout ça pour quelle issue ?

La guerre d’Irak ne manque pas de parallèles avec la guerre du Liban des années 1975-1990. En effet, à un affrontement classique s’étaient ajoutées des guerres secondaires et surtout des interventions extérieures multiples. Les pays voisins sont intervenus (Israël, la Syrie…) mais aussi les grandes puissances du moment (Etats-Unis, France, URSS…).

Comme en Irak, un peuple pacifique, plutôt évolué a éclaté en communautés et milices rivales. Chaque groupe armé redoublant de violence grâce aux aides d’un parrain extérieur.

Qu’en est-il sorti au final ?

Les interventions directes de l’Occident ont pris fin suite à des attentats et face à une résistance spectaculaire[16]. Les guerres entre communautés ont été d’une violence et d’une cruauté inimaginables mais au final plusieurs accords ont octroyé aux belligérants la gestion de leur statu quo post bellum et le Liban n’a pas disparu pour autant. Aujourd’hui même, la crise entre pro et anti-syriens se déroule d’une façon presque pacifique et nul ne veut revenir aux tueries.

L’Irak va, sans doute, évoluer vers le même « modèle » : la nouvelle présidence us évacuera peut-être, l’essentiel des troupes et tentera de garder des bases permanentes tout en s’achetant des fidélités locales afin de garder la main mise sur la manne pétrolière.

Les différentes communautés vont finir par se tailler des zones exclusives à l’ombre de puissances étrangères : les Chiites s’arrimeront plus ou moins à l’Iran, les Kurdes monnayeront leur soutien au gré des rapports de force du moment et les Sunnites, durablement exclus du pouvoir, se connecteront avec les pays arabes voisins dans lesquels ils ont déjà des relais (Syrie, Jordanie, Arabie Saoudite).

Tout ça sur fond d’un retour de la Chine et de la Russie dans la région qui participeront à rejeter la domination nord-américaine.

Malheureusement, il faudra faire son deuil d’un certain progressisme car si cette guerre a tué le néo-conservatisme elle a aussi durablement brisé le mouvement ouvrier et le nationalisme arabe.

 



[1] Minorité qui se compose de gens parlant un dialecte proche du turc jadis installés par les Ottomans pour surveiller les Kurdes, S. Hussein les utilisa à son tour dans le même but.

[2] Les Yésidis sont d’une religion ante islamique ; leurs comportements sociaux valent ceux des ruraux de la région : endogamie, contrôle des femmes, rejet des apostats, etc.

[3] On parle aussi d’escroqueries dans l’emploi de mercenaires originaires de pays pauvres (ex : Péruviens…)

[4] Dernière provocation américaine : mettre les « Gardiens de la Révolution » iraniens sur la liste des organisations terroristes.

[5] Après la guerre du Golfe de 1991, les Américains garantissent une autonomie au Kurdistan. L’UPK et le PDK s’affrontent de 1994 à 1998, cette guerre inter-kurde fait 4000 morts avant que Washington n’impose un accord.

[6] Nullement sanctionné pour sa guerre contre le Liban en 2006 ou le vol des terres palestiniennes Israël devrait bénéficier d’une hausse de 25 % de l’aide militaire américaine !

[7] Mohamed Al-Sadr était le chef des chiites d’Irak, il avait été nommé à ce poste en accord avec S. Hussein. En 1999, il est assassiné avec toute sa famille. La version officielle veut que S. Hussein soit l’instigateur de cette tuerie, mais quel intérêt avait-il à éliminer un homme qu’il avait soutenu ? On évoque aussi une opération voulue par des religieux chiites proches de l’Iran…

[8] Une loi en gestation qui est la plus favorable du monde aux trusts pétroliers, soulève en Irak une opposition générale !

[9] Détail des pertes us sur http://icasualties.org/oif/

[10] En 2004, la ville de Falloudja est reprise par les américains au prix de combats d’une violence inouïe.

[11] En avril 2004, la presse américaine montre comment des soldats américains torturent des prisonniers irakiens…

[12] Actualité de cette mouvance à suivre sur : http://www.solidariteirak.org/

[13] Préférant les armes du mouvement ouvrier (grèves, organisation, manifestation…) le PCOI refuse la lutte armée mais a organisé des milices d’autodéfense dont le chef, Abdulhussein Saddam, a été tué par les américains le 4 juillet 2007.

[14] Bagdad ne dispose que de deux heures d’électricité par jour !

[15] La série Urgences montre subtilement et très efficacement comment le poison de la guerre en Irak vient pourrir la société américaine.

[16] Français et Américains n’ont guère résisté à des attentats-suicides les touchant très directement. Israël a évacué le sud du Liban en 2000, sans obtenir quoi que se soit en échange. Là aussi les pertes militaires ont été jugées trop élevées

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