Iran 2009 (actualisé le 1° juillet)

Que se passe-t-il en Iran ? La situation est connue. Depuis les présidentielles du 12 juin 2009, des milliers d'iraniens contestent les résultats obtenus par le président sortant. Cela prend la forme de manifestations de plus en plus réprimées.
Néanmoins sans nier des irrégularités qui ont joué en faveur d'Ahmanidejad il faut expliquer la popularité relative du président sortant, analyser la stratégie du principal candidat battu, Moussavi, et expliquer pourquoi il faut être très prudent, en Europe ou aux USA, quand on juge ce qui se passe en Iran.

Qui sont les sympathiques supporters de Moussavi ?


1. Qui sont les « conservateurs » ?

En Occident, il est courant de classer le personnel politique iranien en deux groupes supposés opposés : les « conservateurs » et les « réformateurs ». La réalité est bien plus subtile. Après le renversement du shah en 1979 et l'instauration pénible de la république islamique (dans le contexte de la guerre avec l'Irak et lu lutte entre factions révolutionnaires) une mouvance dans l'orbite de Khomeyni s'est installé au pouvoir.
Ce groupe politique, soudé par l'agression de l'Irak et le rejet de l'impérialisme américain n'a pourtant jamais été homogène. Après l'urgence de la guerre contre l'Irak qui s'achève en 1988, cette équipe gère le pays en se partageant les places après le décès de leur parrain Khomeyni (1989). Rafsandjani, Khameynei, Moussavi et quelques autres sont tantôt premier ministre (Moussavi), tantôt président (Rafsangani, Khameyni) ou chef d'un organe de pouvoir.
De cette équipe plusieurs personnalités commencent à se démarquer comme celui qui sera deux fois président et étiqueté « réformateur » M. Khatami qui amorce l'évolution de cette faction au pouvoir. Les dogmes de la révolution de 1979 sont tacitement remis en cause. Bien des hommes politiques iraniens se rallient à cette évolution lente et douce qui contente une part croissante de la population. Aux USA et en Israël on rejette ces "réformateurs" car le but est de renvser la république islamique, pas de négocier avec des "réformateurs".

Peu capables de faire les réformes nécessaires,

les « conservateurs » vont préférer poursuivre leur discours nationaliste

ordinaire plutôt que s'assumer les contradictions sociales de leur modèle


Mais les héritiers de Khomeyni ne sont pas tous d'accord pour évoluer, si les « conservateurs » sont ouverts à certaines évolutions, ils redoutent un emballement des réformes et une gorbatchévisation du régime, c'est à dire un retour à un Iran certes "moderne" en apparence mais surtout sous influence extérieure, or, les révolutionnaires de 79 et leurs précurseurs des années 50 mettaient l'indépendance de l'Iran en haut de leurs préoccupations. Le programme nucléaire comme les alliances avec d'autres chiites sont pensés comme les garaties d'un Iran indépendant, Iran menacé par les USA, les Arabes sunnites ou Israël. Même si Khatami hier et Moussavi aujourd'hui sont des vrais partisans de l'indépendance nationale, ils représentent tout de même un danger potentiel pour les structures mises en place après 79.
En effet, le système de la république islamique repose sur plusieurs institutions collégiales dont le but est d'éviter toute nouvelle concentration des pouvoirs comme à l'époque impériale. Ainsi le président élu a peu de pouvoirs réels, il doit tenir compte de l'assemblée, elle aussi élue dont les lois sont contrôlées par des collèges « d'experts » nommés ou élus. Quant au « guide suprême » c'est davantage un arbitre qu'un réel tyran même s'il est désigné à vie.
Même au pouvoir les conservateurs ont donc laissé le pays se normaliser après la fin de la guerre avec l'Irak, une économie relativement moderne et industrielle s'est remise sur pied tandis que les ressources pétrolières ont servi partiellement à répondre aux énormes dépenses sociales et d'infrastructures rendues nécessaires par la reconstruction puis l'urbanisation du pays. processus qui s'est accéléré depuis 1979. Même chose pour l'alphabétisation qui est quasiment général (les 2/3 des iraniens ont moins de 30 ans et n'ont pas connu le shah).
En 2005, quand Ahmadinejad est élu pour la première fois après le déclin des « réformateurs », il est à la tête d'un pays modernisé et urbanisé. La natalité y est même dans les standards occidentaux (moins de 2 enfants par femme). Comment dès lors maintenir une chape de plomb comme lors de la guerre Iran-Irak ? La question est davantage de savoir comment poursuivre la modernisation du pays car malgré les menaces de George Bush, le péril est davantage intérieur avec une situation sociale critique au vu des difficultés de l'économie et de la société iranienne. Tous les jeunes qui n'ont pas connu la guerre ne veulent plus vivre comme de potentiels martyrs.
Peu capables de faire les réformes nécessaires, les « conservateurs » vont préférer poursuivre leur discours nationaliste (et anti-sioniste) ordinaire plutôt que s'assumer les contradictions sociales de leur modèle. L'argent du pétrole (dont le cours fait varier les rentrées d'argent) servira non à investir, mais à entretenir des clientèles politiques...

2. Quelles réformes ? Quels « réformateurs » ?

Le modèle de la république islamique porte en lui une contradiction lourde : le face-à-face entre une bourgeoisie qui veut maximiser ses profits et ses positions politiques et une masse de la population qui souhaite être protégée dans un pays de plus en plus impliqué dans la mondialisation. En effet, la majorité des classes populaires iraniennes se sentent en porte-à-faux vis-à-vis des réformes économiques : les salaires sont bas, l'agriculture fragile, l'industrie peu compétitive au niveau mondial, etc. Une entrée dans la mondialisation menacerait des millions de gens.

Toute la population cultivée, formée aux nouvelles technologies

et vivant à l'occidentale refuse la stagnation induite

par la politique clientéliste du régime.

Toute la population cultivée, formée aux nouvelles technologies et vivant à l'occidentale refuse la stagnation induite par la politique clientéliste du régime. Car l'économie iranienne est l'une des plus étatisée du monde, des « fondations » à la fois religieuse, nationale et sociale gèrent d'énormes ressources. Ni vraiment capitalistes, ni nationalisées ces entités économiques ont une importance considérable et hésitent sur le modèle politique à choisir. Les organes du régime y prélèvent des sommes conséquentes, c'est le cas des pasdarans, armée idéologique du pouvoir qui encaisse directement les droits de douanes. De même les basijs (une milice urbaine de partisans du régime) recrute dans la jeunesse populaire des grandes villes.
Le régime est donc à la fois populaire dans ses discours et son recrutement partisan, nationaliste dans le discours et populiste sur le fond. Il redistribue les maigres revenus de l'économie tout en maintenant un ordre social et moral (de forme religieuse) qui doit servir de lien dans toutes les classes sociales.
C'est oublier que la bourgeoisie iranienne a fait la révolution contre le shah et aussi qu'elle n'est guère décidée à regarder passer le train de la mondialisation sans y chercher sa place. Après la fin de la guerre contre l'Irak, les sacrifices au nom de la nation furent de plus en plus mal acceptés. En 2008 une taxe instaurée par Ahmadinejed a déclenché une grève des bazaris, les puissants commerçants des grandes villes. Une première depuis la révolution !
De vraies réformes libérales auraient le même effet qu'en ex Europe communiste, des pans entiers de l'économie et du foncier seraient achetés par les capitaux dormants iraniens en collaboration avec les autres réseaux capitalistes, l'Etat iranien y perdrait sans aucun doute en indépendance et les classes populaires seraient encore plus écrasées qu'aujourd'hui . L'économie nationale serait débordée par des « investissements » occidentaux et des marchandises chinoises. Même si certaines espaces côtiers sont déjà réservés aux investissements étrangers sur le modèle des ZES chinoises.
C'est pour cela que les « réformateurs » sont souvent minoritaires en Iran et qu'ils brillent plus dans les médias occidentaux que sur place. Cela explique aussi le soutien franc de H. Chavez à Ahmaninejad, étiqueté « anti capitaliste » par le leader vénézuélien, il faut comprendre anti-impérialiste.
Même si l'ordre moral des années Khomeyni a été allégé quand Khatami a été élu puis réélu  partir de 97, il ne faut pas se leurrer sur cette mouvance qui est toujours suspecte vis-à-vis du gros de la population qui ne veut aucunement envahir ou menacer le monde (y compris Israël) mais qui ne souhaite nullement sacrifier l'indépendance du régime chèrement acquise après l'élimination de Mossadegh par la CIA en 1953 puis les milliers de morts de la guerre Iran-Irak qui fut une guerre d'agression des Occidentaux contre la révolution de 1979. De plus, les "réformateurs" sont souvent accusés de corruption, ce fut le cas de l'ex président Khatami qui ne se présenta pas cette fois...


3. L'enjeu des élections de 2009

L'enjeu des évènements qui se déroulent depuis le 12 juin est donc plus réduit qu'il n'y paraît. La vraie opposition au régime est absente des rues iraniennes, elle est divisée et en exil et est surtout liée aux intérêts étrangers (les monarchistes comme les MEK http://www.recherches-sur-le-terrorisme.com/Livresterrorisme/mek-livre.html ).
Les contestataires se placent dans le cadre issu de 1979, c'est à dire des élections au suffrage universel qui opposent des candidats de l'etablishment khomeyniste et nullement des réformateurs réels ou des opposants déclarés du régime.  Moussavi ne s'est découvert "réformateur" que très récemment. Il assume encore aujourd'hui le massacre de centaines d'opposants politiques en 1988, il était alors premier ministre. Plus prudent que Sarkozy B. Obama dit publiquement que les différences entre Ahmadinejed et Moussavi sont faibles. Une réalité objective.
Les manifestants (des bourgeois des grandes villes) sont réellement dégoûtés par les « arrangements » qui ont décuplé les voix du président sortant, mais ils ne souhaitent pas une révolution qui mènerait à une guerre civile ou à une guerre tout court si les ultras israéliens en profitaient pour frapper l'Iran, mais simplement à une alternance sans alternative et sans danger qui leur permettrait, peut-être, d'obtenir des réformes plus compatibles avec leur occidentalisation.
Moussavi, lui, mène une politique personnelle de conquête non violente du pouvoir. C'est sans doute courageux personnellement mais peu dangereux pour le système car Moussavi va devenir, au mieux, un opposant sans opposition même si un autre candidat, Karoubi, refuse lui aussi la légitimité d'Ahmadinejad.

M. Karoubi, moins de 1 % des voix


Sans vrai leader, sans cohérence et surtout sans programme autre que le rejet des conservateurs les plus caricaturaux, les manifestants vont sans doute se disperser sous les coups des forces répressives dont la volonté de garder le pouvoir ne résoudra aucun problème de fond.

Comme en 1999 quand les étudiants ont manifesté avant d'être réprimé, la population va rentrer dans le rang non sans entretenir des rancunes tenaces vis-à-vis de la faction au pouvoir depuis 79 et dont la base partisane se réduit de plus en plus.

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