L'Egypte ou le chaos du développement

L’Egypte ou le chaos du développement

 Dans les rues du Caire (Nasser Nuri/Reuters).

Le Caire, 2008, après les émeutes de la faim...

De par sa position géographique, le verrou égyptien a toujours intéressé les intérêts extérieurs. Successivement les Perses, les Grecs, les Romains, les Arabes, les Croisés et les Européens contemporains sont venus sur les bords du Nil avec des motivations bien peu romantiques... Le canal de Suez étant le dernier symbole de cet intérêt stratégique.

Aujourd’hui, les grandes puissances sont très présentes sur place. C’est le cas des Américains mais aussi des Chinois après la parenthèse pro-soviétique…

Cette situation fait que l’Egypte n’a jamais été réellement indépendante depuis le temps des Pharaons. Cela entraîne donc des tensions récurrentes qui aboutissent à un nationalisme et à un conservatisme religieux, deux réactions populaires à cette souveraineté limitée…

De plus, le pays est en plein "développement", un essor économique et social complètement chaotique sur fond de corruption, d’inégalités sociales et de surpopulation. Hier comme aujourd’hui le chaudron égyptien est donc en ébullition même si l’explosion tant redoutée n’a pas eu lieu. On peut se demander pourquoi…

 

Une population sous pression

Le Caire agglomère environ 18 millions d’habitants, peut-être plus. L’atmosphère souvent chaude est lourde de pollutions et de poussières. Aucune voiture n’échappe à cette poisse. Pourtant, l’exode rural n’en est qu’à ses débuts ! Alors que le Caire ne peut plus guère gonfler, environ 60 % de la population est encore rurale et vit parfois dans des situations de pauvreté infâme. Si les campagnes proches de la capitale (comme le Fayoum) profitent de la croissance économique via les salaires des néo-urbains, le reste des campagnes dans le centre du pays croupit loin des flux touristiques et financiers, de même la minorité bédouine est aussi pauvre que marginalisée, elle alimente d’ailleurs les réseaux des poseurs de bombes.

Comme ailleurs en Afrique ou dans le monde arabe la population égyptienne a augmenté trop vite : de moins de 30 millions en 1960, elle serait actuellement autour de 80 millions ! Un triplement en 50 ans. Certes, le nombre moyen d’enfants par famille a chuté de 6 à moins de 3, mais les classes pleines arrivant à l’âge d’être parents, la population croit moins vite par famille, mais encore très vite dans l’absolu. Les conditions de vie ne sont donc pas prêtes de s’arranger.

Le Caire s’est donc étendu dans toutes les directions, agglomérant les villes voisines, et les moins modestes se sont équipés : la ville est couverte d’appartements plus ou moins finis où les détails laissent à désirer : les fils électriques pendent un peu partout, les ordures s’entassent ici et là, les trottoirs sont défoncés, les embouteillages sont proverbiaux… Un développement brouillon qu’on retrouve dans toutes les capitales en croissance en Asie comme ailleurs, l'Etat demeurant impuissant à planifier ou régler les choses.

Cette population se modernise intellectuellement mais, là aussi, dans la confusion. En Egypte, seule une fine minorité de privilégiés vit comme dans les pays modernes et urbanisés : cette élite parfois francophone est liée historiquement aux puissances occidentales présentes en Egypte depuis le XIX°s. Elle est encore très influente dans le secteur économique et se partage les fruits de la croissance avec la caste militaire qui taxe tout ce qui est possible de taxer. Cela du flic de base au ministre depuis la fin de la monarchie !

Mais le reste de la population subit plus la modernité qu’elle n’en profite : rupture familiale, conditions de vie pénibles en ville, inégalités flagrantes, « immoralité » des élites, exploitation… Les néo-urbains sont en porte-à-faux, rêvant de revenir au village fortune faite mais souhaitant aussi que leurs enfants profitent des opportunités et de la culture de la ville. Cela développe une schizophrénie identitaire que révèle les vêtements : un mélange de niqabs et de voiles fluorescents !

Révélateur des tensions cairotes ce roman décode le quotidien entre consolation islamique et rapports de force sociaux

Du coup, l’islamisme sous toutes ses formes prospère. Si les groupes violents sont sous contrôle, les Frères Musulmans (fondés en 1929) profitent de cette réaction de la société qui espère et redoute ce développement à la fois nécessaire et brutal.

Coincé et peu éduqué le petit peuple des grandes villes utilise l’islam pour résister confusément à un quotidien épuisant et périlleux : prier cinq fois par jour c’est échapper aux contraintes du quotidien, paraître respectable et résister tout au moins symboliquement à l’injustice. En Egypte l’islam est une sorte « d’assurance » contre les malheurs du quotidien : les mosquées servent de refuge et de services sociaux minimum, le discours moral des religieux sert de pommade à un société impitoyable avec les faibles même si le même islam sert de vertu hypocrite aux élites redoutées…

Vu la violence du développement on comprend pourquoi l’islam est servi à toutes les sauces, même les plus contradictoires.

Tant que la population ne sera pas quelque peu stabilisée et que les conditions de vie des plus modestes ne s’amélioreront pas, il y aura des tensions politiques (attentats), sociales (émeutes de la « faim » en 2007) ou nationalistes (violences autour de matchs de football).

Quant à la minorité copte chrétienne elle est périodiquement visée quand elle ne  provoque pas la majorité. Repliée sur elle-même, tentée par l’exil, les Coptes sont prisonniers de leur communautarisme et de leurs chefs religieux qui interdisent le divorce, pourtant possible et pratiqué par les Musulmans.

Les chrétiens coptes représentent environ 8 % des Egyptiens

 

Napoléon III en galabia

Pour l’inauguration du canal de Suez en 1869 Napoléon III avait envoyé sa femme l’impératrice Eugénie. L’empereur n’a jamais été en Egypte, pourtant le régime actuel ressemble à la France de Napoléon-le-petit : il s’agit essentiellement d’une dictature militaire qui a la haute main sur les bonnes affaires et les prébendes du libre-échange. Or, la croissance est tellement rapide (env. 6 % / an) que cette caste militaro-affairiste s’enrichit considérablement tout en laissant la bourgeoisie traditionnelle profiter, elle aussi, du pactole du « développement ». Cela explique le souverain mépris de cette ancienne élite compradore pour les dirigeants actuels, craints et vus comme des usurpateurs.

Ce régime mise donc sur le libéralisme et ses bakchichs pour faire vivre le pays. Cela au bénéfice des grandes multinationales qui ont pignon sur rue dans les grandes villes, surtout depuis les privatisations des années 90. Et le tourisme n’échappe pas à ces grandes sociétés. C’est pourquoi le Caire ressemble à une ville occidentale avec un vieux centre haussmanien décrépi et d’immenses banlieues années 60-70, elles aussi, assez ruinées… Comme chez nous des publicités géantes s'affichent partout avec les foot-balleurs locaux comme vedettes... Seule la zone ancienne et islamique fait penser à l’orient.

Le régime de Moubarak, choisi par l’armée après l’assassinat de Sadate, est donc un mélange de relative liberté d’expression et de poussées autoritaires. Il existe certes des partis politiques indépendants des autorités, mais aucun ne peut remporter des élections qui sont toujours plus ou moins truquées. Les Frères Musulmans sont tolérés mais pas autorisés, des manifestations ont lieu à diverses occasions (solidarité avec les Palestiniens) mais au moindre débordement les arrestations se font par dizaines avec, à la clé, des mauvaises traitements systématiques (lire à ce sujet le roman égyptien L’immeuble Yacoubian de al-Aswani). D’ailleurs, au quotidien, les Egyptiens qui n’ont pas les moyens de corrompre la police s’exposent à des tortures, les détenus politiques ne sont pas les seuls à en « profiter » !

Fort logiquement les services publics sont insuffisants. A part une sécurité garantie par le flicage général de la société la population ne profite que très indirectement de services publics aléatoires : généralement les infrastructures sont insuffisantes et sous-financées au regard de la croissance de la population : les systèmes éducatifs et de santé sont meilleurs qu’en Afrique noire mais ne garantissent nullement une protection aux gens ordinaires, l’analphabétisme reste autour des 50 % (assez faible en ville, massif à la campagne). Pour un service moins mauvais il faut avoir recours au secteur privé dont les coûts sont prohibitifs pour ceux qui n’appartiennent pas aux élites bourgeoises ou politiques. Autre point qui nous rappelle notre XIX°s européen…

L'Egypte a été trés touchée par la grippe H1N1

Faute de mieux, le régime tient.

Il achète ou brise les opposants, utilise alternativement l’islam et le nationalisme pour berner les foules et, surtout, signifie bien que c’est lui… ou le chaos ! Et personne ne remet cela en doute car un régime islamiste même modéré serait un risque pour l’économie et surtout le tourisme, manne du pays (14 % du PNB) et signe de ce développement chaotique. Les Frères Musulmans ont beau multiplier les signes d’ouverture, ils restent à la porte des responsabilités et se contentent de gérer des syndicats, associations et règnent "par le bas". Même chose pour le clergé religieux de l’université islamique d’al-Azhar tantôt du côté du régime, tantôt s’ingérant dans le quotidien, condamnant tel ou tel intellectuel indépendant.

Mohammed Mehdi Akef, leader des Frères musulmans, le 9 novembre 2005.Photo : AFP

Mohammed Mehdi Akef, leader des Frères musulmans, le 9 novembre 2005.
Photo : AFP

Et que dire des Etats-Unis, allié stratégique du régime depuis le virage anti-soviétique de Sadate ? Ce sont les premiers opposants à toute victoire électorale des Frères. De même, Israël, partenaire discret depuis la paix de camp David ne tolérerait pas un pouvoir « islamique » forcément indépendant de Washington…

 

L’Egypte se développe donc. La population augmente de moins en moins vite, l’alphabétisation progresse, l’urbanisation croît… Mais le coût social de cette modernisation, les inégalités et la corruption flagrantes pourrissent le quotidien de millions d’Egyptiens rêvant simplement de tranquillité, d’honnêteté et d’indépendance… tout ça en regardant passer les cars de touristes !

 

 

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