L'Europe existe-t-elle ?

Octobre 2005

 L'Europe existe-t-elle ?

par : Terouga

 

Après la deuxième guerre mondiale, l’idée d’une association des pays d’Europe (de l’ouest) est apparue et n’a pas cessée d’être vendue aux peuples. À l’origine outil anti-soviétique, l’Europe est devenue après 1989 une machine à libéraliser les économies en dépouillant les peuples des acquis sociaux arrachés au capitalisme.

Aujourd’hui l’Union Européenne issue des traités de Maastricht (monnaie unique) et d’Amsterdam (pacte de stabilité) n’est que l’instrument politique et économique des grandes multinationales décidées à se débarrasser des frontières, des peuples et des nations afin de mieux se partager les marchés de la santé, de l’éducation ou de la recherche... Ce constat issu du plus primaire bon sens, tend à être partagé par un nombre croissant de citoyens, cela malgré le rideau de fumée médiatico-oligarchique [1]

Reste à savoir si l’Europe comme concept ou même comme espace politique a une quelconque réalité. Autrement dit, une « autre Europe [2] » est-elle possible ? Si oui sur quelles bases, si non, pourquoi ? Pour définir l’Europe, cherchons donc si quelque chose définit et unifie cet espace…

Une unité géographique ?

Bien des géographes, par souci pédagogique sans doute, ont cherché à trouver dans l’Europe une certaine unité géographique. Pour rendre possible une unité des Européens et unir les différentes divisions de l’Europe il faudrait une unité géographique. Force est de constater qu’il n’existe aucune unité particulière à l’Europe. Climats, reliefs, peuplement, bassins hydrographiques varient sans arrêt dans l’Europe comme dans les pays mêmes qui la composent.

Cela pose aussi la question des limites de l’Europe. Si l’Europe existe, alors il y a forcément des limites nettes afin de définir d’autant plus précisément notre objet. Qu’en est-il ? Géographiquement nous en restons sur un constat négatif : l’Europe n’a pas de limites.  Certes l’Atlantique et la Méditerranée ressemblent à des barrières naturelles, mais en matière de peuplement nous nous rendons compte que les États-Uniens sont, par leurs langues, des Européens en grande majorité, de même le Maghreb fut longtemps un espace colonisé par l’Europe avant de devenir aujourd’hui une annexe économique…

Au Nord l’Europe se perd dans les régions polaires sans vraiment trouver de limites. Quant à l’est c’est encore plus flou : si on admet que les Russes sont européens, en est-il de même avec les Caucasiens ? Les Arméniens ? Les Turcs ? Des Chinois qui habitent en Sibérie russe ? Et les DOM TOM français ?

Cela nous amène à préciser que la « culture occidentale » (avec ce qu’elle a de pire et de meilleure) a très largement débordé de l’Europe : via les colonies émancipées (États-Unis, Australie…) ou via les réseaux marchands, les innovations occidentales se trouvent un peu partout. Comme jadis avec Rome, l’Occident n’est plus dans l’Occident !

Une unité anthropologique ?

Reste que derrière le concept d’Europe nous trouvons l’héritage des théories racialistes du XIXe siècle. Le racialisme (c'est-à-dire la division des Hommes en « races » différentes) a donné lieu à deux grands courants :

- le racisme [3] des Nazis et autres Ku Klux Klan qui s’est perdu dans les crimes inouïs que l’on connaît tous.

- les « différentialistes » qui n’ont pas toujours suivis les racistes, mais qui ont longtemps influencé l’image que les Hommes se faisaient de leurs différences. Or ce type d’analyse a longtemps affirmé que les Hommes étaient divisées en races globalement réparties sur les continents : « caucasiens » en Europe [4], « négroïdes » en Afrique, Sémites ailleurs, etc. Avec la non scientificité du concept de « race [5] » dans les sciences humaines, ce courant de pensée s’est recyclé dans le « culturalisme » puis dans le « communautarisme ». Fort logiquement il prospère encore aux États-Unis où il sert d’alibi aux politiques les plus anti-sociales. Par exemple pourquoi aider les Noirs puisque leur « culture » n’est pas vraiment inférieure, mais en tout cas « différente » et surtout peu adaptée au capitalisme, à l’égalité, bref, aux valeurs WASP [6].

            Du coup, les partisans de l’existence d’un « peuple européen » s’appuient généralement sur l’idée de « culture[7] » (peu différente de l’idée de « race ») européenne avec des invariants anthropologiques. Il est vrai que l’Europe d’aujourd’hui est unifiée par des constantes sociales : famille monogame, faible taux de natalité, urbanité, alphabétisation, etc. Derrière ces points communs on ne trouve en fait que des résultats de l’économie. D’autres parties du monde, tout aussi développées, vivent dans les mêmes conditions : quand une société se modernise (gains de productivité), elle s’urbanise automatiquement et la famille, le couple, l’éducation des jeunes se modifient. Ainsi les bourgeoisies des centres-villes de Pékin, Paris, Le Caire, Istanbul ou Pretoria vivent de la même façon, non pas qu’un modèle américain ou européen ait été imposé, mais simplement les mêmes causes économiques produisent nécessairement les mêmes effets sociaux. De même le féodalisme ne fut pas le monopole de l’Europe médiévale, mais une tentative de gestion de contradictions économiques [8]. Même chose pour l’esclavage.

            Ainsi l’idée même de « peuple européen » est-elle une idée différencialiste-racialiste. Il existerait donc un peuple « africain » plus ou moins homogène, mais aussi un peuple « asiatique », etc.

Si les différences entre les êtres humains existent bel et bien, il serait abusif et réducteur d’accepter ces différences comme un déterminisme à la fois absolu et indépassable. Il n’existe pas plus de « peuple européen » que de « peuple américain ». La génétique (qui fut un moment une bouée de sauvetage scientifique aux racialistes) affirma nettement que le patrimoine génétique est lui-même en mutation et résulte de métissages nombreux.

Fruits de mélanges, échanges, migrations et mariages mixtes multimillénaires, les peuples du monde sont certes divisés, mais selon des modalités plus historiques et linguistiques qu’anthropologiques et raciales. De plus, au niveau mondial l’idée d’isolats ethno-génétiques ne tient guère la route. Si des populations sont restées durablement isolées ici ou là, on ne saurait dire si cela date des origines de l’Humanité, c’est même impossible vu la durée de l’histoire humaine. Les différences entre les Hommes restent extrêmement marginales[9] et garantissent l’idée qu’une seule race humaine a colonisé la terre.

Une unité nationale ?

L’Europe n’a donc pas d’unité géographique ou anthropologique. Pourtant certains pays n’ont pas, non plus, d’unité climatique et ont plusieurs langues… Si les races n’existent pas, les nations, elles, existent bel et bien. Correspondant à une étape du développement des sociétés humaines (généralement après le féodalisme) le concept de nation existe selon deux modalités :

- la première repose sur le « droit du sang », la nationalité se transmet par naissance et cela implique donc une idée d’hérédité (d’où la confusion avec le « racialisme »), l’exemple le plus connu est celui de l’Allemagne ou de la Russie.

- L’autre modalité nationale repose sur la volonté politique de « vivre ensemble », cela implique le « droit du sol » qui repose sur des références passées communes et qui se projette dans l’avenir. Passé un certain temps, n’importe quel individu qui le souhaite peut acquérir la nationalité. La France fonctionne sur ce modèle depuis la fin du XVIIIe siècle, et cela a été un succès où la fièvre antisémite de Maurras ou Vichy ne réussit jamais à s’imposer.

Ainsi il n’existe en Europe aucune nation, même primitive. Notons que même l’empire romain n’unifia pas ce que l’on imagine être l’Europe, toute la partie est échappait à l’empire. Les nationalités reposent donc parfois sur la naissance (Allemagne), parfois sur le droit du sol (Espagne, France…), parfois sur la religion (Grèce), etc. Là aussi, aucune possibilité passée ou actuelle d’unir définitivement les gens. Toutes les enquêtes sérieuses montrent que les Européens sont ravis de ne plus se faire la guerre, mais ils sont rares à vouloir faire partie d’un nouvel État.

Du point de vue de la géographie comme du point de vue national, l’Europe n’existe pas et ne saurait pas exister. Si les habitants de l’Europe avaient une volonté affirmée de vivre ensemble dans des limites nettes on pourrait éventuellement parler de « nation européenne », mais aucun indice ne vient plaider en faveur de cette hypothèse.

Une unité économique ?

Ne reposant donc sur rien de concret, les eurocrates actuels tentent d’unifier les économies d’Europe d’après un utopique et dévastateur modèle libéral. Les partisans politiques de cette tyrannie économique se moquent profondément de la nation ou du peuple européen. Leur seul but est d’étendre le capitalisme marchand à tous les pays d’Europe. Le libre-échange et l’abolition des frontières intérieures étant sensé unifier l’Europe. Cette vision de marchands rusés et bornés révulse de plus en plus les peuples. Et seuls des pays fragiles ou occupés par les intérêts américains (Europe de l’Est) marchent dans ce modèle, encore que tôt ou tard les travailleurs de ces pays réagiront [10]

Très concrètement il n’existe aucune unité économique dans l’Union Européenne. Les différences sociales et économiques sont même voulues et entretenues afin de maximiser les profits par la « complémentarité » capitaliste des pays. La France et l’Allemagne perdent des emplois tandis que les pays à faibles salaires récupèrent les usines tournevis. Londres sert de plaque tournante au capitalisme mondial quand Chypre blanchit les capitaux suspects, l’Europe du sud sert de terrain de jeux au tourisme, etc.

La seule unité économique de l’Europe est donc négative : la négation libérale de toute action collective (nationale ou réglementaire) sensé corriger et/ou réguler la mondialisation. Vaste supermarché géré à « l’anglaise », L’Europe génère pour l’heure des clochards allemands ou français.

Qu’est-ce que l’Europe ?

L’Europe n’est qu’une zone. Un morceau de terre à l’ouest de l’Eurasie. Ni plus, ni moins.

Ni unifiée par l’économie, ni unifiée par des idées, une religion ou encore une volonté commune l’Europe ne saurait être autre chose qu’une coalition diplomatique loin des peuples délibérément tournée vers le libre-échange et la guerre.

Historiquement « l’épisode européen » s’inscrit dans différentes tentatives d’unir (par la conquête et la force) ce continent flou. Basé sur l’anticommunisme des années 50 aux années 80, le « projet européen » n’est aujourd’hui qu’une béquille de l’impérialisme US (OTAN, guerre en Irak…). Antinationale et rejetée pour son libéralisme inhumain, l’Europe de Maastricht (comme les tentatives napoléonienne et nazie) se décomposera quand les peuples le décideront, cette échéance marquera alors le renouveau des nations européennes peut-être cousines mais non siamoises…

Assurément les pays et les nations sont destinés à être en contact et en association, mais pourquoi se borner à une Europe sans limites ni projet humain ? De tout temps les Hommes ont coopéré sur la base de leur volonté de s’associer. La francophonie (pour les Français) est une base intelligente de coopération à la fois économique et historique. La proximité frontalière peut amener des pays à travailler ensemble (Suisse, Allemagne, Italie pour la France), la complicité dans une certaine vision du monde (Royaume-Uni et États-Unis), etc.

Sans peuple, sans histoire commune, sans mythe fondateur, sans même volonté d’exister, l’Europe est un mythe qui restera dans l’histoire comme une impasse, au même titre que l’URSS ou l’empire des Habsbourg.


[1] En effet les gros media appartiennent tous sans exception aux grands groupes capitalistes intéressés au libéralisme.

[2] Slogan à la mode chez les alter-trucs rapides à critiquer la réalité, mais bien incapables de s’en prendre aux causes de la dite réalité.

[3] Le racisme est un racialisme poussé à l’extrême : les races sont différents ET certaines sont supérieures aux autres.

[4] C’est la catégorie raciale officielle aux États-Unis pour ce que nous nommons les « Blancs »

[5] Différentes races impliquent que la reproduction est impossible entre sujets de races différentes, or, tous les êtres humains peuvent se reproduire quelles que soient leurs différences.

[6] Ces théories furent le support de l’Afrique du Sud de l’Apartheid qui officiellement, prônait le « développement séparé » afin de respecter les différences entre les « cultures »…

[7] Idée dérivée du romantisme allemand, Kultur, idée souche du nazisme qui associa différences de langues et différences raciales.

[8] Le féodalisme se trouve ainsi au Japon, en Inde, en Chine…

[9] Entre un homme et un chimpanzé on a moins de 3 % de différences génétiques, alors combien entre deux hommes ?

[10] Les enquêtes d’opinion ou les élections à l’est montrent une forte abstention et un mécontentement latent…

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