La géopolitique du Proche-Orient change-t-elle après les révolutions arabes ?

Article à paraître dans le n° 58 de la revue Rébellion

La révolution et après ?

Rumeurs de guerre, enjeux pétroliers, ingérences… Le Proche-Orient reste une plaie vive dans le monde du XXI°s. Une situation qui ne varie guère depuis plusieurs centaines d’années… Pourtant les évènements de 2011 changent la donne. Mais en quoi ?


I. L’échec des régimes autoritaires

Par delà les allégeances extérieures des régimes en question, force est de constater que les potentats emportés par les « révolutions arabes » furent avant tout des chefs de régimes en échec. Reposant uniquement sur la coercition et la corruption, ils se fragilisaient sans même s’en rendre compte.

Les ingérences ont profité du ras-le-bol de la population

Victime d’une crise cardiaque sociale en Tunisie, d’un sauve-qui-peut des gradés en Egypte et d’une révolte régionale en Libye le régime arabe autoritaire basique était plus faible qu’il n’y paraissait. Même constat en Syrie où les ingérences ont profité d’un ras-le-bol massif de la population face à un régime fermé de l’intérieur depuis des décennies !

Ailleurs, en Algérie (déjà touchée par le même genre de problèmes de 1988), le feu couve sous la cendre : la société est percluse d’inégalités, d’injustices et de discriminations assez peu compatibles avec la stabilité. Le pouvoir est place est vu comme aussi corrompu que confiscatoire des libertés. Par la force un clan militaro-mafieux se succède à lui-même sans résoudre le moindre problème national ou social : les relations avec les voisins sont mauvaises, les rapports avec les grandes puissances ambiguës et la jeunesse rêve d’émigration sur fond de détresse sociale et de misère sexuelle.

prostituées présumées (Algérie)

Les régimes « forts »

sont plus sensibles aux impérialismes divers

Imposer des régimes forts et parfois indépendants des puissances impérialistes pouvaient être un pis aller dans les années 60-70, mais cela est vite devenu un facteur aggravant de toutes les crises. Ce fut le cas de l’Irak de S. Hussein où le tyran, de plus en plus coupé des réalités, terrorisait une majorité croissante de la population. Et la situation n’est guère différente en Syrie. Paradoxalement les régimes « forts » sont en fait plus sensibles aux impérialismes divers, rigides ils deviennent cassants. Les puissances extérieures ont beau jeu de manipuler les gens révulsés par les incapacités du régime à faire autre chose que prolonger l’état d’urgence (en vigueur plus de 30 ans au Caire et à Damas…).

La chute ou les difficultés grandissantes de ces régimes ultra-personnalisés ont avant tout une cause sociale. Là où l’argent circule encore les exécutifs en place ont tenu tant bien que mal (Qatar, Arabie) malgré de lourdes contradictions internes. Par exemple les successeurs potentiels du vieux roi Abdallah ont tous… 75 ans minimum !
Or les « démocraties » formelles mises en place ne sont pas à même de faire avancer les grandes questions : en Irak comme en Libye les factions locales se sont faites « élire » pour mieux gérer leurs ressources naturelles en tête à tête avec les multinationales. En Irak comme en Syrie les zones kurdes sont, de facto, indépendantes et jouent la carte des puissances étrangères : en Irak le « gouvernement » kurde signe des contrats pétroliers contre l’avis de Bagdad.

Reste, sans doute, que la roue de l’histoire n’a pas finie de tourner : mises en mouvements, les masses ne vont sans doute pas retourner chez elles en oubliant leur puissance historique : aucune force politique n’est à même de monopoliser le pouvoir jadis confisqué. Cela explique le tangage de Morsi en Egypte : les islamistes tant redoutés sont partout en porte-à-faux : en Egypte ils acceptent la tutelle états-unienne et les accords avec Israël. Au Maroc et en Tunisie ils jouent la carte du libre-échange avec l’Union Européenne, ailleurs ils se distinguent autant qu’ils le peuvent des groupuscules terroristes ouverts à toutes les manipulations. Leur but ? Gérer et nullement régénérer.

Plus urbanisées, plus alphabétisées, plus occidentalisées, les populations musulmanes découvrent la complexité du monde interconnecté et l'impasse d'un retour en arrière « salafiste ». Derrière un vote islamo-nationaliste par défaut, les citoyens les plus impliqués dans le destin de leur nation ne rêvent que de consommation, de bien-être et de développement. Une tentation plus « asiatique » qu’islamiste en somme. La Malaisie ou la Turquie pourraient faire figure de modèles.
La situation n’est pas sans rappeler l’Amérique du sud des années 80, au sortir de dictatures militaires pro-US, avec des démocraties aussi modérées que libérales. On connaît la suite de l’histoire : une lente maturation du mouvement social et une reconquête de l’indépendance nationale.

Les Frères Musulmans face au réel


II. L’Occident en perte de vitesse ?

N’oublions pas que le printemps arabe a d’abord touché des régimes proches de l’Occident. Or, convaincu de l’impopularité des pouvoirs en place les tuteurs ont laissé les présidents tomber en espérant composer avec les nouveaux venus. Ce fut la stratégie d’Obama en Egypte. D’où les limites de la présidence Morsi : pourra-t-il faire autre chose qu’entériner l’alignement du Caire sur Washington ? L’éthique islamique réduira-t-elle les cruelles injustices sociales ?

Même chose en Tunisie, les islamistes sont libéralo-compatibles ! Ils ne jurent que par le tourisme, les délocalisations et les baisses d’impôts. Comme en Egypte ils sont même de possibles garde-fou du mouvement social où les régimes passés les avaient cantonnés… Les dernières émeutes dans le centre tunisien démontreront-elles autre chose ?
Mais cette préservation des privilèges occidentaux dans la région n’est qu’apparente. Ailleurs l’impérialisme est plutôt en défaut : c’est le cas en Libye où la liquidation de Kadhafi n’a nullement apporté un régime aligné sur l’Occident. Bien au contraire, un chaos tribal a succédé à un Kadhafi devenu sur le tard fidèle à ses nouveaux amis occidentaux… Certes les puits de pétrole sont redevenus fonctionnels et gérés par les trusts du secteur, mais les intérêts Chinois, Russes et autres restent en embuscade.

C’est aussi le cas en Syrie où le veto russo-chinois (suite à la guerre en Libye) ralenti la chute du clan Assad pourtant exemple abouti de régime clanique sclérosé. C’est là une limite à l’influence occidentale qui reste, par ailleurs, parasitée par les partenaires arabo-qataris : une engeance islamiste qui subventionne ouvertement les musulmans les plus durs. Qui peut garantir que l’Afghanistan n’est pas la Libye ou la Syrie de demain ?
De même en Irak, le retrait états-unien a laissé la place à de multiples clans pro-iraniens parfois rivaux entre eux mais unis contre l’ex puissance occupante. La violence y demeure intense ! Ruinés, démoralisés et militairement en difficultés, les Etats-Unis ont quasiment abandonné l’Irak. Le gouvernement en place qu’ils ont installé est… avant tout un allié de l’Iran voisin ! Ce n’est même pas une victoire à la Pyrrhus.

la violence en héritage


III. Guerres à venir ?

Depuis près de 10 ans la guerre annoncée est celle contre l’Iran ou plus exactement contre son programme nucléaire. Or, il est d’abord difficile de savoir où en est ce programme et même s’il existe. Ensuite rappelons que même l’administration Bush avait renoncé à toute attaque directe du pays alors que des milliers de soldats us stationnaient l’arme au pied en Irak et en Afghanistan. Cet encerclement explique en partie pourquoi Téhéran joua la carte du chaos dans ces deux pays contre la puissance occupante. Là-bas aussi les gens ordinaires souhaitent plus le règlement des problèmes sociaux que la réussite des fusées atomiques ! Comme dans la tyrannie orientale classique le régime tient par la peur, la violence et les privilèges de quelques réseaux. Ce n’est pas plus durable qu’ailleurs, les dernières « élections » présidentielles ont témoigné des divergences internes au régime.

C’est davantage Israël qui souhaite bombarder directement les sites nucléaires. Mais cette attaque unilatérale et illégale au regard du droit international aurait une efficacité partielle et surtout ne ferait que reculer la maîtrise par la Perse des technologies nucléaires à la portée de pays sous-développés comme la Corée du Nord ou le Pakistan. Or, un Iran plus ou moins nucléarisé ne serait-il pas plutôt un gage d’équilibre et de maturité géopolitique ? C’est ce Proche-Orient polycentrique qu’Israël veut éviter en se posant comme seule puissance intouchable et au dessus des lois internationales. Mais là aussi le vent a tourné les nouvelles puissances émergentes ne souhaitent plus cette exception bien occidentale, l’élection de la Palestine au statut de membre observateur à l’ONU montre l’isolement d’Israël (qui a voté contre avec seulement 8 autres pays).

Parmi ces puissances montantes : la Turquie. Portée par des alliances pro-occidentales depuis plus d’un demi-siècle Ankara se rêve comme puissance pivot entre l’Europe des traités (à laquelle elle veut toujours adhérer) et le monde arabo-islamique que l’empire ottoman dominait jusqu’au début du XX°s. Sa puissance économique régionale, ses réseaux islamo-conservateurs et diasporiques lui donnent une influence qu’elle cherche à concrétiser dans la guerre civile syrienne. Elle cherche aussi à étouffer tout irrédentisme kurde alors même que les violences en Irak et en Syrie ont décuplé la puissance des séparatistes kurdes. Là aussi, les « révolutions arabes » soldent un autoritarisme pour le remplacer par un chaos ethno-libéral pas moins pire pour les populations. La Turquie y gagnera-t-elle ?

Reste un mot à dire sur la situation au Nord-Mali, bien loin géographiquement du Proche-Orient le Sahara ouest n’en demeure pas moins une zone grise où richesses naturelles, ingérences, misères et groupes armés martyrisent les populations civiles.

Peu de gens réalisent les difficultés d’une intervention au sol visant à liquider les groupes islamo-mafieux. Leur tort ? Gêner les intérêts d’Areva et autres trusts exploitant dans tous les sens du terme les richesses minières. Or, envoyer des contingents « noirs » payés par des « blancs » pour flinguer des islamistes touaregs pourraient métamorphoser la région en nouvel Afghanistan. Rappelons-nous la rhétorique anti-Talibans de 2001 ! Juste dénonciation, cruelle intervention ! De plus, les acteurs de la violence sont flous : les groupes armés politiques, mafieux ou ethniques pullulent au milieu de populations très vulnérables. Les interventions de ce genre en Somalie ont toujours été des échecs patents.


Epilogue : après la réélection d’Obama

L’histoire gardera sans doute l’image d’un président moins mauvais que Bush mais pourtant ligoté par le « système », c’est à dire les banques et le complexe militaro-sécuritaire. En effet Obama a laissé une bureaucratie « anti-terroriste » proliférer avec le succès que l’on connaît à Benghazi. Un raté de plus qui déstabilise profondément la lourde pyramide sécuritaire états-unienne alors même que le pays reste en état de quasi faillite.
Même statu quo funeste en Palestine où Netayahou et ses fourriers continuent leur basse politique coloniale. Obama II semble aussi lucide et impuissant qu’Obama I. Un retour à Clinton ?

Le « printemps arabe » a donc remis l’histoire de la région en route.
Les peuples ont repris confiance en leur force par des manifestations inédites ! Mais sans mouvement social réellement débarrassées du tribalisme et sans Etats indépendants du mondialisme les situations concrètes resteront critiques et meurtrières.

Date de dernière mise à jour : 07/12/2012

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