Le Sri Lanka entre militarisme et terrorisme

Octobre 2006

Le Sri Lanka entre militarisme et terrorisme

par Terouga

 1. Une île, deux peuples ? Ceylan, une île partagée

Comme en Palestine ou au Kossovo, on a au Sri Lanka un territoire (en l’occurrence une île) qui est habitée par deux peuples. Vers le Ve siècle av JC des populations du nord de l’Inde viennent peupler le sud de l’île. À peine plus tard, des tamouls du sud de l’Inde traversent le détroit le Jaffna (long de moins de 40 km) et s’installent au nord puis à l’est de l’île.

Jusqu’à l’arrivée des Européens les deux peuples s’affrontent, mais aussi collaborent et tissent des liens plus ou moins serrés. Les rois sont tantôt cinghalais, tantôt tamouls, parfois même indiens… Néanmoins les Cinghalais deviennent démographiquement majoritaires.

À noter qu’au XIVe siècle des commerçants musulmans arrivent dans l’île. Une minorité de tamouls (eux aussi commerçants) se convertit à l’islam.

2. Fractures coloniales. Colonialisme et ethnisme au XIXe siècle

Quand les premiers colonisateurs européens débarquent au XVIe siècle ils mettent sur pied une administration dans chaque partie du pays. Finalement Portugais puis Hollandais cèdent la place aux Britanniques qui achèvent de coloniser l’île, y compris les territoires montagneux du centre.

Face à la majorité cinghalaise, les Anglais favorisent subtilement les Tamouls (hindouistes et musulmans). Il s’agit pour l’empire britannique de diviser les habitants de l’île en s’attachant les minorités, méfiantes vis-à-vis des Cinghalais et surtout soucieuses d’être protégées par les armes des européens.

Ainsi de 1796 à l’indépendance de 1948 les Anglais clivent la population entre Cinghalais majoritaires mais écartés des décisions et minorité tamoule surreprésentées dans les structures coloniales (armée, police, université, administration…). Cela déclenche des violences comme en 1915 quand des Cinghalais ont attaqué des musulmans accusés d’être les supplétifs des Anglais. Le colonialisme utilise donc l’ethnisme pour se maintenir et faciliter l’exploitation des ressources naturelles.

Réalisant que la seconde guerre mondiale va rendre le colonialisme difficile des réformes sont décidées en 1944, le but est d’étendre l’autonomie du Sri Lanka et favoriser la majorité cinghalaise désireuse de reprendre sa revanche sur les colonisateurs et leurs partisans .

Dès l’indépendance les Cinghalais bouddhistes (75 % de la population) marginalisent les tamouls hindouistes et musulmans (25 % de la population).

De plus, les Anglais avaient aussi compliqué l’indépendance en ayant recours à des milliers de travailleurs tamouls pauvres venus du sud de l’Inde pour travailler dans les plantations géantes (thé, hévéa, fruits…) installées et exploitées par les capitalistes anglais.

Convaincues que les minorités ne souhaitaient pas l’indépendance, la majorité cinghalaise exclut de la citoyenneté les travailleurs tamouls des plantations (en 1964 plus de 450 000 d’entre eux quitteront l’île pour l’Inde) et dès 1956 le nationalisme cinghalais exclut les tamouls des décisions : la seule langue officielle est le cinghalais, la religion d’État est le bouddhisme, les écoles tamoules sont fermées et plus aucun ministre n’est tamoul. Un quart de la population se trouve exclu des décisions alors même que cette population est majoritaire au nord et à l’est du pays. De plus, certains intellectuels cinghalais développent l’idée d’une « race cinghalaise » basée sur la religion bouddhiste et la langue. En 1972 la constitution est modifiée mais organise toujours la ségrégation.

Des tamouls réclament donc logiquement l’autonomie, de façon pacifique pour commencer. La situation se complique encore quand des travailleurs cinghalais s’opposent aux propriétaires tamouls dans les zones agricoles irriguées.

Dans les années 70 la crise latente s’aggrave encore quand l’État abandonne sa politique sociale : les inégalités se multiplient et les tensions sociales et communautaires s’exacerbent. En 1971 une révolte de cinghalais menée par une organisation d’extrême gauche, le JVP, est écrasée brutalement. En 1974 les autonomistes tamouls réclament un État tamoul séparé. Ils peuvent compter sur le soutien des tamouls indiens qui sont majoritaires dans le sud de l’Inde (État du Tamil Nadu). De même dans la diaspora tamoule installée dans tout l'ex-empire britannique .

Cette revendication mécontente les tamouls musulmans qui redoutent d’y perdre dans la création d’un État tamoul séparé, les Tamouls musulmans deviendront donc une minorité dans la minorité entre Tamouls hindouistes et Cinghalais bouddhistes.

3. Naissance et croissance des LTTE. Injustices et réaction séparatiste

Si les années 70 auront été la période d’exacerbation des tentions sociales, politiques et ethniques dans l’île, les années 80 auront été le tremplin de la guerre civile.

En effet, des dissidents des mouvements autonomistes tamouls décident de passer à la lutte armée en réponse à la politique intolérante des gouvernements cinghalais. Devant le ralliement des partis de gauche à cette politique certains tamouls désespèrent d’une solution politique et passent à l’acte. En 1983 les Tigres de Libération de l’Ealam Tamoul (LTTE), fondés au milieu des années 70, tuent 13 soldats cinghalais à Jaffna, principale ville tamoule du nord de l’île. C’est l’engrenage : répression aveugle de l’armée, pogroms anti-tamoul dans les villes du sud et nouvelles actions des LTTE s’enchaînent sans merci. La guerre civile s’installe.

Les LTTE ont une idéologie typique des guérilla séparatistes de cette période : ils mélangent nationalisme, guévarisme et références tiers-mondistes. Ils utilisent les méthodes classiques de guérilla : des petits groupes mobiles, entraînés et décidés attaquent par surprise les bataillons de l’armée régulière qui subissent des pertes de plus en plus importantes. En riposte, police et armée s’en prennent violemment aux populations civiles tamoules soupçonnées de soutenir les LTTE. Cette politique ne mène qu’à un soutien encore plus grand aux rebelles et à un racisme décuplé chez les autres.

Aux techniques classiques de guérilla, les LTTE rajoutent assez vite l’attentat suicide comme méthode de guerre. Bien avant les islamistes wahhabites et sans lien avec leur religion (l’hindouisme) les LTTE forment des militants et parfois des militantes afin de porter des bombes au cœur de l’appareil d’État cinghalais. Aux simples militants on distribut des pilules de cyanure pour ne pas être pris vivants. En plus d’attentats « classiques » et de massacres qui tuent des centaines de civils en zone cinghalaise les « tigres noirs » s’approchent de chefs militaires et politiques cinghalais et se font sauter généralement parmi la foule…

Soutenu et en relation avec les tamouls du monde entier, les LTTE ont bénéficié dans les années 80 du soutien intéressé de l’Inde. Il s‘agissait pour New Delhi d’aller dans le sens de sa population tamoule (au sud du pays) mais aussi d’exercer une pression sur un pays voisin. En effet, l’Inde tente de satelliser ses petits voisins (Bhoutan, Népal, etc.). Or, cette politique de soutien aux LTTE, avec l’envoi d’une force d’interposition bienveillante vis-à-vis des Tamouls, va se révéler catastrophique : les LTTE ne sont, en effet, nullement des pions dociles dans les mains des Indiens. A la fin des années 80 les relations entre les LTTE et les Indiens se dégradent et le premier ministre indien R. Gandhi est assassiné par un « tigre noir » en 1991. Dès lors l’Inde se retire quelque peu de la politique sri-lankaise.

Dans les années 90 les LTTE ne cessent de marquer des points contre l’État cinghalais : de 1990 à 1995 les LTTE contrôlent Jaffna et une bonne partie du nord de l’île. En 1993 le président sri-lankais est tué dans un attentat suicide. 1996 : presque 100 morts dans un attentat des LTTE contre la banque centrale ; même année, 1200 soldats sont tués par les LTTE dans l’attaque d’un camp. 1998 : 17 morts dans un attentat contre le temple sacré du bouddhisme à Kandy, plus de 1000 soldats sont tués et une dizaine de bases militaires sont prises par les LTTE qui se comportent comme une véritable armée. De plus des dizaines de petits navires de guerre des LTTE se jettent bourrés d’explosifs contre des navires cinghalais.

4. La paix impossible ? Négociations et violences depuis 2000

Le début des années 2000 marque un tournant dans le conflit. Malgré les succès des LTTE la guerre semble tout de même ingagnable et les LTTE ne contrôlent qu’une zone ravagée. Toute l’île souffre de cette guerre civile qui dure depuis bientôt 20 ans. Malgré des possibilités immenses (tourisme, agriculture, industrie…) le pays s’enfonce dans la misère et sous-développement.

Ainsi en 2001, pour la première fois le chef historique de LTTE, Prabhakaran, déclare vouloir se contenter d’une réelle autonomie et non plus de l’indépendance. En face, le premier ministre cinghalais se dit près à étudier l’offre de médiation norvégienne. 2002 voit le processus de paix se concrétiser : un cessez-le-feu permanent entre en vigueur et les LTTE sortent de l’illégalité. Les LTTE renouvelle leur volonté de se contenter d’une autonomie élargie. A Colombo la tendance pacifiste du gouvernement garde la main…

Alors que les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis ont mis en avant la « guerre contre terrorisme » les LTTE ont été déclarés organisation terroriste par bon nombre d’États occidentaux. Désireux de ne pas être assimilés aux autres ennemis de l’Occident, les LTTE décident de poursuivre les négociations.

Reste que la sortie d’une guerre civile est toujours extrêmement risquée. En effet, après plus de 30 ans d’affrontements marqués par des atrocités dans les deux camps il est délicat de faire revenir des milliers d’acteurs de la violence à une vie pacifique qu’ils n’ont parfois jamais connu. Les troupes des LTTE ont toujours été formées dans le but de mourir au combat. Côté gouvernemental, alors que les ressources du pays sont pompées par l’effort de guerre, il est difficile de sortir d’une économie qui génère un « parti de la guerre » où se mêle marchands de canons, officiers de l’armée et nationalistes.

Toute l’année 2002 est marquée par des négociations directes entre gouvernement et LTTE en Thaïlande. Malgré la condamnation du chef des LTTE pour l’attentat de 1996 contre la banque centrale une « option fédéraliste » semble contenter toutes les parties.

Mais l’année suivante le processus de paix s’enlise. Les LTTE se retirent des négociations avant de proposer un partage géographique des pouvoirs, refus du parti cinghalais au pouvoir. L’année 2005 est plus que tendue puisque le ministre des affaires étrangères est assassiné et que les intransigeants reviennent au pouvoir à Colombo. Les incidents se multiplient dans les zones de contact entre les LTTE et l’armée.

En avril 2006 les pourparlers prévus à Genève sont reportés sine die.

En juillet-août de la même année des combats reprennent dans l’île avec les conséquences habituelles : centaines de morts, milliers de déplacés... Dans cette ambiance de reprise de la guerre civile (alors que le cessez-le-feu reste officiellement en vigueur) 17 employés sri lankais de l’ONG Action Contre la Faim sont froidement abattus. Armée et LTTE se rejettent le crime, mais dans le voisinage de la tuerie on accuse plutôt l’armée. 

 

Alors que le monde entier assiste passivement à cette catastrophe (plus de 800 morts en 2006) le mois de septembre 2006 semble avoir été plus calme, les deux camps restant prisonniers de leur logique de guerre, incapables de négocier réellement un partage du territoire et des richesses. Les Cinghalais (tous partis politiques confondus) semblent persuadés que les tamouls sont des étrangers terroristes coupables d’avoir été proches des colons britanniques. Les Tamouls, plus ou moins derrière les LTTE et en butte au racisme des Cinghalais, semblent attachés à une indépendance de facto du nord et de l’est de l’île avec une cristallisation sur les terres irriguées on encore les ports du nord et de l’est, idéalement placés sur la route maritime qui relie l’Asie du sud-est au Golf arabo-persique, axe de la mondialisation des échanges.


La même politique fut menée par la Belgique au Rwanda en 1959 quand les colons belges provoquèrent une « révolution sociale » de la majorité hutue contre la minorité tutsie jusqu’alors proche de Bruxelles. L’indépendance fut décrétée en 1960.

Ces réseaux restent les bailleurs de fonds des LTTE.

 

Post-scriptum au Sri Lanka : http://quefaire.e-monsite.com/rubrique,post-scriptum-au-sri-lanka,301530.html

 

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