Les législatives en Irak vont-elles accélérer le retrait us ?

Février 2006

Les législatives irakiennes vont-elles

accélérer le retrait américain ?

par Terouga

 

Entre les problèmes de santé d’A. Sharon, le dossier nucléaire iranien et le scandale des caricatures, les élections législatives irakiennes et la longue attente qui a précédé la proclamation des résultats sont passées plutôt inaperçues. Les commentateurs habituels ont bâclé l’affaire en annonçant une victoire des partis chiites.

Reste que contrairement aux autres consultations électorales (élections du 30 janvier 2005 et référendum sur la constitution du 15 octobre 2005), les choses ont évolué depuis cette date, en effet, les irakiens sunnites ont assez nettement réinvesti le champ politique. C’est un premier changement.

Autre innovation notable : sur le terrain de la résistance à l’occupation, les mêmes réseaux sunnites semblent aussi décidés à éradiquer les « volontaires étrangers » responsables des pires atrocités sous prétexte de lutter contre les occupants et les chiites…

Si cette intégration de quasiment tous les irakiens dans le jeu politique sous occupation américaine fait le jeu de Bush, cela ne sera vérifié qu’à très court terme, car en évitant une guerre civile voulue par les extrémistes de toutes origines, la pression pour un retrait des 150 000 soldats américaines ne va cesser de s’accentuer d’autant plus que les seuls vrais perdants de ces élections sont les candidats financés et soutenus par l’argent occidental.

1. Un retour des Sunnites ?

Aux élections législatives du 30 janvier 2005 les partis politiques influents en zone sunnite avaient très clairement boycottés les élections. Force est de constater que les conditions d’organisation et les violences multiples rendaient d’avance leurs résultats suspects. De fait, les milices plus ou moins en accord avec les occupants imposaient un vote unanime là où elles encadraient la population … Ainsi en zone kurde des irrégularités furent constatées, elles visaient les candidats non kurdes (chrétiens entre autres)…

Très logiquement la liste regroupant les partis religieux chiites et les partis kurdes remportèrent respectivement 140 et 75 sièges sur 275. Le premier ministre choisi par l’ambassadeur américain, Y Allaoui arriva en troisième position avec 40 sièges. Les Sunnites étaient donc quasiment absents du parlement qui négocia sous contrôle américain une nouvelle constitution à la fois fédérale et islamique. La division de l’Irak en régions autonomes permet aux grandes compagnies pétrolières américaines de négocier non avec un État central plus ou moins nationaliste, mais plutôt avec des potentats locaux éminemment plus corruptibles. De plus, pour les politiciens kurdes et chiites cela génère des revenus directs sans passer par Bagdad… Du temps de S. Hussein et du parti Baas, le caractère jacobin de l’État permit une gestion nationale des revenus du pétrole, et puis par la suite un contrôle de cette manne par S. Hussein et son entourage.

Au référendum sur la constitution, le oui l’emporta avec environ 78 % - et encore une énorme abstention dans les régions sunnites.

Ces zones sont alors soumises aux violences des Américains ripostant aveuglément aux faits de la résistance irakienne. En effet, les réseaux liés aux anciens officiers de l’armée irakienne agissent à Bagdad et dans les zones sunnites depuis la « victoire » des Américains en 2003.

Face à cette résistance farouche et populaire, les occupants vont riposter de deux façons : les représailles aveugles et massives avec l’aide de supplétifs irakiens (c’est l’épisode de la « reprise » de Falloudja au prix de crimes de guerres quotidiens [1]), mais aussi l’utilisation de techniques anti-subversives inventées dans la guerre anti-communiste en Amérique centrale dans les années 80 [2].

Il s’agit de laisser agir les éléments les plus extrémistes de la « résistance », de laisser (ou orchestrer ?) des crimes abjects se perpétrer et ensuite de créer médiatiquement un amalgame entre résistance patriotique et assassinats cruels.

Ainsi l’émergence du groupe dit « de Zarkaoui » a correspondu à la capture de S. Hussein et aussi au scandale des tortures dans la prison d’Abou Graïb. Alors que la pression montait contre D. Rumsfeld, vraisemblablement derrière ces horreurs, la diffusion de la décapitation de l’otage américain N. Berg a servi d’utile diversion à l’administration Bush.

De plus, les attentats de Zarkaoui [3] ne visèrent quasiment jamais les soldats américains, mais très souvent des civils irakiens de toutes confessions ou des chiites. Là aussi le bénéfice pour les occupants est évident : se présenter comme un moindre mal, acheter la neutralité des chiites et présenter la résistance comme une bande terroriste. A noter que même les proches de Ben Laden sont sceptiques sur la stratégie de Zarkaoui [4].

Ainsi durant deux années les responsables sunnites ont-ils été en porte-à-faux : refusant le jeu politique contrôlé par les occupants, ils subirent la fédéralisation du pays, la violence des Américains et aussi les actes très suspects des « amis » étrangers.

C’est cette situation qui a pris fin avec les dernières élections législatives où différents partis sunnites ont participé aux élections. Du coup, malgré des irrégularités toujours aussi nombreuses, les sunnites ont obtenu 58 sièges sur 275 avec des programmes variables. Certains acceptent la constitution fédérale, d’autres non, certains s’affichent proches de la résistance, d’autres sont moins catégoriques, etc. A noter que les mêmes divergences secouent le bloc chiite lui aussi composite : les partisans de M. al-Sadr sont eux aussi hostiles à l’occupation et à la constitution.

De plus, en parallèle de cette politique, la résistance armée semble décidée à éradiquer les provocateurs si utiles à la propagande américaine. Des hommes notoirement proches de la résistance sont la cible d’attentats peut-être organisés par le groupe Zarkaoui et les règlements de compte sont nombreux dernièrement.

Pour finir, la même résistance patriotique a semble-t-il entamé des discussions avec les occupants. Les termes de ces discussions ne sont pas rendus publiques, mais il est probable que certains responsables américains épouvantés par le chaos qu’ils ont provoqué souhaitent négocier un cessez-le-feu afin de limiter les pertes américaines à l’approche des élections à mi-mandat. Du côté de la résistance, on insisterait sur un retrait des occupants et l’unité irakienne…

En attendant, les américains perdent toujours en moyenne deux soldats par jour en Irak. Soit plus de 2270 soldats depuis la guerre de 2003.

2. Raz-de-marée des partis ethnico-religieux

Reste que les dernières législatives ont tout de même débouché sur des résultats « ethnico-religieux ». Aucun parti représentatif ne peut se targuer d’être présent dans tout l’Irak. Si les partis chiites font clairement des références religieuses [5], les partis kurdes incarnent avant tout le nationalisme kurde monopolisé par des clans locaux [6] et les partis puissants en zone sunnite ne le sont que là-bas.

Or ce constat pour regrettable qu’il soit n’en est pas moins logique. En effet, dès la fin de la première guerre du Golf et face au cruel embargo de l’ONU, la société irakienne qui s’était modernisé socialement [7] et politiquement [8] dans les années 70 a totalement régressé. Du coup, la religion et la communauté sont redevenues des outils protecteurs. Du fait des guerres et de l’embargo, la scolarisation a reculé, les idées modernes du parti Baas se sont effacées au profit d’un néo-tribalisme et d’un néo-conservatisme social. En effet, S. Hussein, n’ayant plus vraiment les moyens d’investir ailleurs que dans la pure répression a laissé l’Islam redevenir une sorte de guide de survie. Ainsi la polygamie a-t-elle été de nouveau encouragée non par dogmatisme, mais plutôt pour prendre en charge les veuves de guerres et autres orphelines. De même les tribus ont-elles réapparus dans l’espace politique et social irakien afin de suppléer aux carences de l’État.

Il était donc logique qu’après l’invasion et l’occupation américaine la société irakienne, plus que jamais victimes de multiples violences [9], se recroqueville sur elle-même et éclate virtuellement.

Sur l’éclatement de l’Irak il faut être prudent, certes, les partis représentatifs ne le sont que dans leur région, mais malgré la constitution fédérale et des cas d’épuration ethnique [10] l’ensemble des partis politiques irakiens veulent garder un Irak uni et pluraliste.

Ainsi même si les occupants ont été à l’initiative de ces consultations électorales, force est de constater que les élus rejettent quasiment tous l’occupation et se réfèrent à l’indépendance de l’Irak. Les chiites ont lutté farouchement contre les Britanniques dans les années 20, les Kurdes redoutent l’amitié stratégique turco-américaine et les Sunnites sont encore influencés par les idéaux du parti Baas.

Seul le Parti Communique Irakien (PCI) manque à l’appel du rejet de l’occupation.

3. Rejet des candidats pro-américains

Ainsi malgré la satisfaction de façade de l’ambassade américaine à Bagdad, il est évident que les électeurs irakiens ont rejeté sans retenue les candidats pro-occidentaux.

Aux législatives d’octobre comme à celles de janvier, c’est I. Allaoui qui a mené la coalition favorable aux intérêts occidentaux et notoirement proche de Bush. Un temps cette place de pro-américain était dévolue à A. Chalabi, mais il fut exclu des bonnes grâces des occupants quand on l’accusa de servir d’informateur aux Iraniens. Ainsi a-t-il été incapable de faire 1 % aux dernières élections.

I. Allaoui a donc perdu des sièges passant de 40 à 25 sièges, subissant la participation en hausse des Sunnites. Du coup, il reste isolé dans le parlement, marqué par sa responsabilité dans l’attaque de Falloudja qu’il a « ordonné » pour tenter de minimiser la responsabilité des Américains dans cette abominable reconquête.

I. Alloui, Chabali ou même le PCI [11] ridiculisent donc la modernité et l’Occident dans la région. Notoirement proche des Américains, complices de tous leurs mensonges et de tous leurs crimes, ils discréditent aux yeux de la population les valeurs occidentales.

Conclusion  : comment éviter la guerre civile ?

Attentats suicide contre des mosquées chiites, escadrons de la mort visant des sunnites… Les actes odieux visant à déclencher une guerre civile en Irak ne manquent pas. Et, malgré le sans froid de beaucoup de responsables politiques, l’attentat visant la grande mosquée chiite de Samara a entraîné des violences inter-confessionnelles. Plus que jamais l’occupation de l’Irak et les tueries inouïes qu’elle rend possible ou encourage est la cause unique des violences. Alors que les sunnites tentent de se débarrasser des provocateurs de type groupe « de Zarkaoui » et que les Chiites restent attachés à l’unité de l’Irak et à un retrait rapide des Américains, il est temps pour Bush et son équipe de reconnaître leur défaite militaire, morale et politique.

 

Notes  : résultats des différentes consultations électorales en Irak depuis l’occupation :

Elections du 30 janvier 2005 :

Participation 59 %

Chiites : 48,1 % (140 / 275 sièges)

Kurdes : 25,7 % (75 / 275 sièges)

Allaoui : 13,8 % (40 / 275 sièges)

Autres :    (20 / 275 sièges)

Irrégularités en zone kurde contre les Chrétiens ?

Référendum sur la constitution irakienne du 15 octobre 2005

participation 60 %

Environ 78 % de OUI

Elections législatives du 15 décembre 2005)

Participation : 70 %

Chiites : 128 sièges / 275 (58 % à Bagdad, 77 % à Bassora)

Kurdes : 53 sièges

Kurdes : 5 sièges (Union Islamique Kurde)

Allaoui : 25 sièges

Sunnites 44 sièges (Front Irakien de la Concorde [12]

Sunnites 11 sièges (Front pour le Dialogue National [13])

Sunnites 3 sièges (Bloc pour la Réconciliation et la Libération)

Autres [14] : 6 sièges (dont Chrétiens, Turcmènes…)

 


[1] Prisonniers blessés abattus, hôpital bombardé, utilisation d’obus au phosphore contre des civils, etc.

[2] rappelons que l’équipe « irakienne » de Bush a fait ses débuts auprès de R. Reagan dans sa lutte contre la subversion communiste en Amérique du sud…

[3] rappelons que nombreux sont ceux qui donnent l’individu Zarkaoui mort

[4] Zawahiri lui-même critique Zarkaoui dans sa lutte aveugle contre les Chiites

[5] tous furent très influencés par la révolution khoméniste en Iran

[6] l’UPK et le PDK sont des formations féodales dominées par des grandes familles.

[7] Alphabétisation et droits des Femmes…

[8] progrès de partis « modernes » comme le parti communiste ou le parti Baas…

[9] les rapports des ONG vont tous dans le même sens humainement, socialement et politiquement l’Irak « libéré » est plus invivable que sous S. Hussein.

[10] Notamment à Kirkouk où des Kurdes chassent arabes et chrétiens

[11] associé aux dernières élections à I. Alloui après avoir échoué aux législatives de janvier…

[12] Les leaders sunnites n'ayant pas appelé au boycott du scrutin du 15 décembre, contrairement aux élections de janvier 2005, la communauté s'est rendue en masse aux urnes. Les sunnites, qui n'étaient depuis représentés que par une poignée de députés, seront désormais plus de 50 dans la nouvelle Assemblée – en comptant les voix remportées notamment par le Front irakien pour le dialogue national.
Le front irakien de la Concorde nationale a fait de la fin de "l'occupation américaine" l'un des principaux axes de son programme. Ses leaders souhaitent la mise en place d'un comité pour revoir les institutions politiques et la constitution, notamment les lois de débaassification.

[13] Le responsable du Conseil du dialogue national Salah Motlaq, hostile à la Constitution irakienne, qui avait pris la tête d'une liste sunnite, a réussi à obtenir 11 sièges, soit 4 % des suffrages.
Son bloc a refusé de rejoindre la liste du front irakien de la Concorde parce que l'un des ses principaux partis, le Parti islamique irakien, a soutenu et approuvé la nouvelle Constitution.

[14] L'Union islamique du Kurdistan a obtenu cinq sièges, soit trois de plus qu'en janvier 2005.
Trois autres députés sunnites sont élus sur la liste Réconciliation et Libération.
Deux proches du chiite radical Moqtada Al-Sadr ont également été élus sur la liste Rissalioun.
Les minorités ethniques et religieuses (turcomans, chrétiens, Yazidis) et les nationalistes se partagent les quatre derniers sièges du Parlement irakien

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