M. al Sadr, qui est-il ? Que veut-il ?

 

 Juin 2008

Un spectre hante les occupants de l’Irak : l’indépendance !

Plus de cinq longues années d’occupation n’ont pas entamé la détermination de millions de patriotes irakiens qui rejettent toutes les influences extérieures car les Américains ne sont pas les seuls à vouloir contrôler le carrefour énergétique et stratégique qu’est l’Irak.

A côté des islamo-nationalistes sunnites les sadristes incarnent l’autre grand courant de la résistance à l’occupation. Moktada al-Sadr et ses partisans tiennent tête depuis 2003 aux occupants et sont de plus en plus populaires parmi les chiites irakiens qui redoutent de plus en plus l’influence iranienne qui s’exerce à travers les partis politiques chiites qui jouent le jeu des institutions mises en place par les américains.

Figure peu connue en Occident, jeune homme qui souhaiterait volontiers se consacrer plus à la religion qu’à la politique, Moktada al Sadr revient périodiquement sur le devant de la scène irakienne en multipliant à la fois les discours nationalistes et œcuméniques alors que certaines de ses troupes sont pourtant coupables d’épuration communautaire.

Il se dit indépendant des iraniens, mais va fréquemment en Iran et ce n’est pas là le moindre des paradoxes de al-Sadr.

Bref, dans un Orient décidément compliqué la figure de Moktada al-Sadr n’en finit pas d’incarner la destinée tragique de l’Irak ainsi que la vivacité du sentiment national face aux cruelles ingérences extérieures.

I. Une glorieuse ascendance

On ignore la date de naissance exacte de Moktada al-Sadr, sans doute en 1973. Son père est alors un haut dignitaire de la hiérarchie religieuse d’Irak. En effet,  près de 60 % de la population se réclame de la branche minoritaire de l’islam, le chiisme, majoritaire en Iran.

Or, si la proximité religieuse existe avec la Perse, le clergé chiite irakien a toujours été profondément divisé entre une branche « nationale » favorable à un autonomie vis-à-vis de l’Iran (la majorité des lieux saints chiites se trouvent d’ailleurs en Irak) et une branche dite « safavide » qui veut travailler pour l’Etat iranien, officiellement dirigé par les religieux chiites depuis la révolution de 1979.

Face aux Chiites les Sunnites d’Irak ont toujours réussi jusqu’en 2003 à s’imposer à la tête du pouvoir politique.

Le père de Moktada, Mohammad Sadeq al-Sadr fut le chef de la branche « nationale » des Chiites irakiens volontiers autonomes vis-à-vis de l’Iran. Cette différence d’approche entre les deux branches va susciter de vives tensions dès l’époque de S. Hussein où ce dernier préfère la branche « nationale ». Alors que son régime s’acharne à lutter contre les grandes figures du chiisme qui lui dénient son rôle de chef de la nation, il nomme le père de Moktada chef des chiites d’Irak. Ce dernier se retrouve en porte-à-faux entre une partie des irakiens qui se considèrent comme irakiens avant d’être chiites et les autres qui souhaitent importer en Irak la révolution islamique iranienne.

Quand la guerre du Golf de 1991 débouche sur un reflux désordonné des armées , la révolte du sud chiite éclate à l’instigation des chiites pro-iraniens dirigé par le vieil ayatollah al-Khoï soutenu par les partis chiites pro-iraniens réfugiés à Téhéran, notamment le CSRII dirigé par un autre grand ayatollah, al-Hakim, aujourd’hui en cheville avec les Américains.

La brutalité de répression de S. Hussein et l’aide opportune des Américains réduisent la rébellion. Plus que jamais Sadr et ses réseaux apparaissent comme une moins mauvaise solution pour Bagdad et les irakiens chiites les plus méfiants vis-à-vis de l’Iran.

En 1999 des inconnus débarquent dans la résidence des Sadr et massacrent l’essentiel de la famille dont le père, Moktada est pratiquement le seul à s’en sortir. Mal informé les médias occidentaux accusent les services de S. Hussein de la tuerie. Aujourd’hui encore Moktada confirme cette version, mais on peut se demander pourquoi S. Hussein aurait éliminé un personnage servant indirectement ses intérêt. Il savait que la fin de toute la famille Sadr ferait de la place aux chiites pro-iraniens.

Ali Sistani, un grand ayatollah originaire d’Iran et plus proche de la branche « safavide » remplace Sadr père, il développe ses réseaux jusqu’à l’invasion de 2003 alors même que Sadr fils, lui, fait de même : dès cette période les deux branches du chiisme irakien accentue leurs différences voire leurs divergences.

Dès la chute du régime baasiste les deux tendances occupent les villes « saintes » chiites du sud de l’Irak et les Sadristes prennent immédiatement le contrôle du grand quartier chiite de la capitale, rebaptisé « Sadr city ».

Face à l’occupation des Américains les chiites pro-iraniens jouent le jeu des institutions péniblement mises en place. Téhéran malgré l’hostilité de Washington juge qu’il a des places à prendre face aux Sunnites et aux Sadristes qui, eux, refusent catégoriquement l’occupation.

A son retour d’exil en Iran, le chef du CSRII, al-Hakim est tué dans un attentat qui fait des dizaines de morts. C’était en août 2003 dans le sud de l’Irak. Là aussi on accuse les séides de S. Hussein, mais on peut aussi y voire un règlement de compte entre tendances chiites, une réponse au massacre de 1999…

Dès cette période les deux tendances du chiisme vont entretenir des relations ambiguës et renforcer leur influence parmi les 60 % d’Irakiens chiites. Une façon de préparer la prise du pouvoir en cas de retrait américain.

Alors que les partis pro-iraniens (al Dawa et le CSRII) soutiennent plus ou moins ouvertement l’occupation en infiltrant leurs hommes dans la « police » et « l’armée » irakienne, les Sadristes s’en prennent directement aux Américains qui cherchent à les éliminer comme de vulgaires bandits : en 2004 des affrontements très violents opposent l’armée du Madhi (la milice de Sadr) aux occupants.

II. Ni Washington, ni Téhéran

Dans le chaos qu’est devenu l’Irak après 2003 les partisans de Sadr comme ceux des autres partis chiites sont difficilement contrôlables : quand en 2005 le tombeau de l’imam Ali est touché par un attentat attribué (sans certitude) à des extrémistes sunnites à Samara des violences inter-communautaires d’une rare violence touchent les civils : des mosquées chiites explosent et des centaines de sunnites sont enlevés et massacrés. Des millions de réfugiés changent de villes, de quartiers, de régions…

Il semble avéré que des éléments de la « police » et de « l’armée » irakienne sont impliqués dans ces crimes. Certains groupes se réclamant de l’Armée du Madhi de Sadr sont également coupables de violences extrêmes, surtout à Bagdad.

Officiellement Moktada al-Sadr condamne ces violences, mais sa base comprend mal sa prudence et soutient le mouvement d’épuration religieuse dans la mesure où son fief de Sadr city est fréquemment touché par des attentats extrêmement meurtriers.

Pour les 4 ans de l’occupation en avril 2007 M. al-Sadr organise pourtant une grande manifestation nationale avec des irakiens de toutes les confessions et de toutes les communautés avec le mot d’ordre « ni chiite, ni sunnite, tous irakiens ! ».

Il fait aussi plusieurs passage en Iran où il reçoit le soutient de réseaux les plus opposés aux Américains qui multiplient les accusations au sujet du nucléaire iranien. Réalisant qu’il ne pourra expulser seul les Américains d’Irak, il multiplie les contacts internationaux tout en s’impliquant très prudemment dans les institutions politiques mises en place par les occupants. Ainsi aux élections législatives de (date) ses partisans obtiennent 50 élus.

Il cherche aussi à mettre de l’ordre sans ses troupes, cela entraîne des défections comme la fondation du parti Fadhila qui est sur les mêmes positions que Sadr mais qui est parfaitement autonome de ce dernier. De plus, face aux agissements criminels de certains de ses partisans il décrète un cessez-le-feu général de 6 mois renouvelable en août 2006. Il s’agit pour lui de continuer à organiser et épurer son mouvement des éléments criminels incontrôlables.

En parallèle de la politique de ralliement de certaines tribus sunnites ce cessez-le-feu participe à faire baisser le niveau de violence en Irak alors même que le pays est à genoux : les combats inter-communautaires, les opérations militaires des Américains et les attentats multiples ont complètement ruiné le pays.

 

III.  Dans l’œil du cyclone 

Alors que la situation semblait évoluer vers un modus videndi entre les forces en présence le premier ministre al-Maliki (à la fois proche de l’Iran et des Américains) a lancé une grande offensive militaire à Bassorah pour officiellement déloger les milices « illégales ». Fin mars 2008 des milliers de soldats investissent non pas la ville de Bassorah, mais les zones contrôlées par l’Armée du Medhi. Il s’agit de liquider la plus puissante milice non gouvernementale et de briser le courant sadriste avant les élections locales où les partis chiites au pouvoir ont à redouter la concurrence des partisans de Sadr vus comme plus intègres et plus indépendants des puissances extérieures.

M. al-Sadr qui était quasiment en retrait de la vie politique doit donc faire face à une offensive d’une violence sans précédent : ailleurs dans les zones chiites ses partisans réagissent et des combats secouent toutes les zones chiites entre forces « gouvernementales » et sadristes.

A Bagdad le quartier de Sadr-City est assiégé par les troupes de Maliki qui échouent à emporter la décision. Seule l’aide militaire des Américains évite la déroute des forces « gouvernementales » dont des centaines de soldats refusent de s’en prendre à leurs coreligionnaires.

Après des semaines de violences qui font plus de 1000 morts un accord (négocié en Iran) revient au statu quo avec un « gouvernement » non réellement contesté par Sadr et une autonomie politique pour le courant du jeune chef religieux.

 Le courant sadriste est donc à la croisée des chemins : il ne peut, seul, expulser les occupants, mais il ne peut non plus se résoudre à collaborer avec eux. Même dilemme vis-à-vis des autres courants chiites : une lutte ouverte est aussi impossible qu’une franche collaboration vues les relations des chiites « gouvernementaux » avec leurs mentors iraniens et américains. Même par rapport à l’Iran Moktada al-Sadr est obligé d’avoir des relations aussi équilibrées que possible entre proximité et autonomie.

Refusant la partition de l’Irak sur des bases confessionnelles ou ethniques, certains de ses hommes ont tout de même participé à des crimes contre des Sunnites.

M. al-Sadr et les siens sont donc une composante importante du paysage politique irakien, pris dans les nœuds coulants de l’occupation et de la guerre civile qui peut reprendre à tout moment.

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