Qui veut nous vendre la guerre contre l'Iran ?

Février 2006

Qui veut nous vendre la guerre contre l'Iran ?

par Denis Gorteau

  Le dossier nucléaire iranien autour duquel la tension internationale ne cesse de croître remet la République islamique iranienne sur le devant de la scène internationale. L’attitude des puissances occidentales, le discours martial et agressif des États-Unis, l’emballement médiatique autour des déclarations tonitruantes du président iranien semblent nous orienter vers de possibles opérations militaires.

                En dehors de l’Iran les acteurs de la crise semblent divisés en deux groupes. D’un côté les pays ou institutions modérés qui veulent favoriser la négociation et éviter tout nouvel embrasement dans la région : l’invasion injustifiée de l’Irak, le chaos sanglant qu’elle a entraîné comme la vive tension sur les prix du pétrole incitent la Russie, la Chine Populaire ou encore l’A.I.E.A. [1] à tempérer leurs critiques vis-à-vis de Téhéran. Selon toute vraisemblance l’Iran n’est pas sur le point de posséder l’armée atomique et les responsables iraniens insistent sur la maîtrise du nucléaire civil. Cette position fait l’unanimité en Iran et n’est pas le caprice d’un président provocateur. Rappelons que la Perse a depuis plus de 30 ans des projets nucléaires [2] .

                De l’autre côté, les partisans de la manière forte parmi lesquels on retrouve les thuriféraires de la guerre en Irak (aux États-Unis comme ailleurs), les alliés traditionnels du président Bush (à savoir la plupart des pays européens de l’Union Européenne), mais aussi, plus surprenant, la France qui, après avoir boycotté toute participation à l’invasion de l’Irak, fait une récente surenchère sur le dossier nucléaire iranien.

                Qui donc a intérêt à préparer une éventuelle guerre contre l’Iran ? Pourquoi et par quels moyens le « parti de la guerre » souhaite-t-il s’en prendre à un pays immense, très peuplé et surtout garantissant pour le moment aux Américains de limiter leurs pertes en Irak ?

1. Qui ?

À la tête des pays menaçant l’Iran on trouve bien entendu les États-Unis de G. Bush. Or, cette hostilité de Washington n’est ni ancienne ni logique.

En effet, même si les deux pays sont en désaccord depuis la révolution de 1979, l’Iran des années 1997-2003 a été une sorte d’allié objectif des États-Unis au Proche-Orient : les dirigeants iraniens réformateurs ont tenté et réussi partiellement un rapprochement politique et économique avec les États-Unis, le président Khatami n’avait pas hésité à aller sur CNN pour proposer une normalisation des relations avec les États-Unis [3], en retour certaines grandes entreprises américaines se sont installés sur l’île de Kish [4], déclarée zone de libre-échange.

De plus, après les attentats du 11 septembre les dirigeants iraniens ont traqué les militants d’al-Qaïda et aussi soutenu discrètement le renversement du régime des Talibans, régime violemment anti-chiite [5]. Quand à la l’invasion de l’Irak, les Iraniens ne firent rien pour sauver leur pire ennemi des années 1980, S. Hussein.

Devant la dérive terroriste de certains wahhabites sunnites, les Américains auraient eu intérêt à pactiser avec les Chiites, tant en Irak qu’ailleurs, de même l’Iran est finalement plus stable que l’Arabie Saoudite [6]. Mais, les États-Unis ne sont pas près à laisser se développer une puissance régionale majeure. Un pays aussi indépendant que l’Iran en train de se rapprocher de la Chine Populaire ne pouvait faire les affaires des États-Unis. De plus, certains réseaux néo-conservateurs sont encore attachés à la restauration d’une bourgeoisie proaméricaine à Téhéran. Derrière cette volonté de revenir en vainqueur en Iran, il y a le poids du passé, notamment le coup d’État contre le premier ministre iranien Mossadegh en 1953 qui voulait nationaliser le pétrole. Or, toute la question est là : en 1979, les États-Unis ont perdu en Iran un fournisseur de pétrole majeur et surtout d’énormes réserves de brut. Cela explique la volonté des durs de l’administration américaine de renverser coûte que coûte le régime trop indépendant de Téhéran. Ce que les États-Unis reprochent à l’Iran ce n’est pas la nature du régime, mais uniquement son caractère indépendant et souverainiste.

Incapable de reprendre pied en Perse depuis la prise d’otage à l’ambassade américaine en 1979, les Américains tentent aujourd’hui de s’imposer en Iran pour remettre la main sur le pétrole. C’est pourquoi ils poussèrent S. Hussein à attaquer l’Iran en 1980 et c’est pourquoi ils envahirent l’Irak en 2003.

Redoutant sur un épuisement rapide des derniers gisements vu la croissance des besoins, les experts du Pentagone veulent que les États-Unis soient le dernier pays à manquer de ressources.

Prisonniers de leur attitude en Irak, discrédités en matière de diplomatie et travaillés par des réseaux idéologiques très hostiles aux dirigeants iraniens, les États-Unis sont donc naturellement poussés vers leur penchant logique qui est la guerre ou tout au moins la violence pour soumettre un État « renégat » à leur domination.

Le Royaume-Uni de T. Blair agit comme les USA pour des raisons impérialistes de même nature. Dans les années 1920 le colonialisme britannique prit pied en Irak et dans la région, il s’opposa violemment aux Chiites qui ont encore en mémoire la façon dont l’aviation anglaise traita les populations civiles [7]. A cette époque l’empire britannique déborde des Indes pour tenter de pénétrer en Perse, Afghanistan, Tibet… Lié à la monarchie irakienne jusqu’en 1958 et très proche du Shah d’Iran, le Royaume-Uni souhaiterait que les Américains lui laisse le rôle de partenaire mineur dans le protectorat que souhaite G. Bush pour la région. De manière générale et contre son opinion publique, T. Blair compte bénéficier de sa complicité avec « la loi du plus fort ».

Peu surprenant aussi : la place d’Israël dans la campagne contre le programme nucléaire iranien. L’hostilité de principe de Téhéran à Israël est très largement réciproque et Israël souhaite plus que jamais demeurer la seule puissance nucléaire de la région pour s’imposer en dernier recours. C’est de Tel-Aviv que viennent les « informations » alarmistes sur le prétendu programme nucléaire iranien.

Nouvelle venue dans « l’axe du bien » : la France. Il est assez difficile de savoir pourquoi la France a rallié la nouvelle lubie belliciste des États-Unis. En effet, J. Chirac avait été à la tête de l’opposition des puissances moyennes à la guerre en Irak, et, malgré une aide française à la guerre en Afghanistan et un rapprochement diplomatique avec Washington suite au renversement du président Aristide en Haïti, la France restait en retrait des actions de l’OTAN en Irak. Mais la position de Paris a sensiblement évolué d’abord vis-à-vis de la Syrie : accusant Damas dès la mort de R. Hariri, Paris s’est par la suite sans cesse rapproché des positions des États-Unis tant au sujet de la Syrie qu’au sujet de l’Iran. De fait, depuis plusieurs mois, la France a perdu son indépendance diplomatique et a quitté le camp des modérés qui, au Conseil de sécurité de l’ONU, limitait les velléités de Washington. Le président Chirac étant malade, en fin de mandat et totalement impopulaire, les réseaux proaméricains se réorganisent et pèsent dans tous les partis politiques pour aligner la France sur une opposition résolue et agressive à l’Iran. Dernier signe de cette fuite en avant : les déclarations fantaisistes de Philippe Douste-Blazy, pourtant ministre des Affaires étrangères, qui a accusé l’Iran de développer un programme militaire nucléaire clandestin [8]. Malgré une correction officielle de l’Elysée, il est évident que derrière J. Chirac on pousse à la guerre.

2. Pourquoi ?

Reste à savoir pourquoi l’Iran qui était une sorte d’allié objectif des Occidentaux depuis le 11 septembre 2001 est devenu un nouvel ennemi diabolique à abattre.

La mécanique de l’impérialisme américain est à l’origine de cette fuite en avant. En effet, les États-Unis ne sauraient tolérer l’émergence de puissances régionales indépendantes de leur influence. Dans le cadre d’une raréfaction programmée des réserves énergétiques, le complexe militaro-industriel s’active afin de mettre la main sur des dernières réserves de pétrole. Il s’agit pour les multinationales américaines et les politiciens qu’elle subventionne de verrouiller les zones pétrolières du Proche-Orient, même si cette politique crée pour l’heure plus de chaos que de garanties pour les États-Unis eux-mêmes.

Avant qu’une nouvelle source d’énergie n’apparaisse [9] et/ou que les machines ne s’adaptent à de nouveaux carburants, les principales puissances mondiales vont s’affronter pour contrôler les réserves de brut et ses routes d’acheminement. Ainsi les nouvelles menaces envers l’Iran tendent autant à permettre un retour politique des États-Unis en Perse qu’à isoler la Chine ou l’Inde d’un fournisseur énergétique majeur.

Par ailleurs, dans la classe dirigeante américaine, de puissants réseaux veulent absolument refermer la parenthèse ouverte par la révolution de 1979. Autant du côté des Démocrates que des Républicains, les idées néo-conservatrices poussent à une solution militaire à la question iranienne. Défense obsessionnelle d’Israël, volonté d’imposer des démocraties oligarchiques dans le monde, croyance religieuse dans le leadership états-unien, importance du complexe militaro-industriel, etc. Tous les éléments sont réunis pour rejouer la tragi-comédie de l’invasion de l’Irak. Mensonges, martelage médiatique, prétendues armes de destruction massive… On tente depuis les États-Unis de nous vendre l’image d’un Iran menaçant et intolérant.

Du côté des États européens, on est face aux vieilles alliances datant des années 50 (OTAN…), du sentiment anti-russe (pour les nouveaux pays de l’est) et aussi de la volonté impériale de Londres de revenir en Mésopotamie comme dans la première moitié du XXe siècle. Cela expliquerait que les services britanniques interviennent en Iran depuis le sud de l’Irak pour provoquer attentats, violences et manipulations. Les vieilles combines coloniales reviennent sur le devant de la scène. On peut même s’interroger sur les attentats anti-chiites qui secouent l’Irak. Si cela entraîne des violences et une réelle instabilité, un Irak divisé est une proie plus facile pour les intérêts occidentaux. Les richesses naturelles se vendent toujours moins chères dans un pays en guerre…

Pour Israël, il s’agit d’empêcher toute émergence d’un État capable de rivaliser avec l’État hébreu. Tout État qui n’accepterait pas les objectifs du sionisme se voit taxer d’antisémitisme et de bellicisme.

De plus, en France comme aux États-Unis des échéances électorales approchent et des bruits de bottes n’ont jamais été mauvais pour le pouvoir quel qu’il soit. En France, un candidat Sarkozy ou Jospin, plus que jamais connecté aux réseaux néo-conservateurs serait favorable à une guerre pour « démocratiser » l’Iran…

3. Comment ?

La république islamique n’a jamais menacé ni agressé aucun de ses voisins. Attaqué sans raison valable par l’Irak au service de l’Occident, mis sous embargo américain, encerclé par des pays où sont positionnés des soldats américains (Irak, Afghanistan, Pakistan, Turquie, Asie centrale…), l’Iran serait en droit de développer des armes nucléaires uniquement pour aboutir à un équilibre stratégique. En effet, Israël et le Pakistan ont des armes nucléaires comme la France, les États-Unis ou le Royaume-Uni qui somment Téhéran de renoncer à l’énergie nucléaire.

Or, officiellement, l’Iran n’a jamais déclaré vouloir des armes nucléaires, l’A.I.E.A. qui est spécialisée dans ces questions explique même régulièrement que l’Iran n’est pas du tout sur le point de développer des armes de ce type. Au niveau technique, les ingénieurs iraniens sont à la première étape du processus : mettre au point des centrales civiles nationales indépendamment de la technologie occidentale. Reste qu’une bombe iranienne est possible puisque l’Iran a autant sinon plus de moyens intellectuels et économiques que le Pakistan. À noter aussi que la Corée du Nord a vendu des missiles de moyenne portée à Téhéran.

Faut-il y voire une menace immédiate ? Du point de vue des Américains c’est évident, mais quand on se place au niveau des Iraniens, c’est différent. Pays menacé et encerclé, le programme nucléaire est un moyen de défense.

Or, le « parti de la guerre » tente précisément d’utiliser la légitime défense de l’Iran pour crier à la menace mondiale. On retrouve les procédés de guerre psychologique qui avait précédé les deux guerres contre l’Irak.

Tout d’abord rappelons que G. Bush a placé l’Iran dans « l’axe du mal » sans véritablement avancer de raisons sérieuses puisque l’Iran avait même pourchassé et arrêté des membres présumés d’Al Qaïda. Depuis, les déclarations de Bush et de sa ministre C. Rice n’ont cessé de se faire aussi agressives qu’imprécises. En effet en février 2005 C. Rice avait évoqué la possibilité de frapper préventivement des sites iraniens soupçonnés d’être actifs dans l’enrichissement de l’uranium. Un an plus tard, en février 2006, la même ministre a accusé l’Iran d’être « la banque centrale du terrorisme » sans apporter le moindre début de preuve. Cela rappelle les prétendues « armes de destruction massive » irakiennes.

Or ces accusations partiales et partielles sont régulièrement reprises par les partisans de la politique du président Bush. En France le ministre des Affaires étrangères est sorti du bois en répétant sans nuance et sans talent les accusations de C. Rice. Et, des intellectuels [10] « pour la démocratie en Iran » répètent en boucle ces accusations dans le but de préparer la population française cultivée à une éventuelle guerre.

De plus, les partisans du président Bush au Congrès s’organisent afin de stipendier les opposants iraniens en exil. Depuis la révolution de 79, des milliers d’iraniens ont quitté l’Iran pour des raisons politiques. Partisans de l’empire, libéraux de droite et de gauche, etc. Certains sont restés très actifs à l’étranger contre le régime de Téhéran. C’est le cas des Moudjahidin du Peuple d’Iran (ou MEK) qui ont été à la pointe du combat contre le Shah avant 79 et qui ont été dès 1980 dans l’opposition à Khomeyni avant de rallier le camp de l’Irak quand S. Hussein a attaqué l’Iran. Organisation considérée comme terroriste par les États-Unis eux-mêmes, le MEK est aujourd’hui la seule organisation politique iranienne à même de mener des opérations en Iran. Basée en Irak et en discussion avec les Américains depuis l’invasion de 2003, cette organisation semble décidée à rallier le camp de la guerre contre l’Iran afin de jouer le rôle d’opposant n°1 à Téhéran.

De plus, des élus américains tentent de réunir toute l’opposition iranienne dans un « conseil » dont le rôle serait de servir de collaborateurs locaux dans le cas d’un renversement du régime iranien.

Conclusion  : les mêmes causes produiront-elles les mêmes effets ?

Quand l’Iran affirme que les puissances occidentales ne traitent pas du tout les autres pays de la même façon, G. Bush lui donne raison. En effet, début mars 2006 le président américain a signé des accords de coopération nucléaire avec l’Inde qui n’est pourtant pas signataire du Traité de Non Prolifération. Directement ou non Washington va donc renforcer les capacités nucléaires civiles (et militaires ?) de New Delhi, le but est sans doute de « doper » l’Inde contre la Chine Populaire. Or, l’Iran qui est signataire du TNP est traité bien plus mal par le discours américain… C’est un cas évident et flagrant de « deux poids, deux mesures ». Là aussi, le but est vraisemblablement de couper Pékin d’une source sûre d’approvisionnement en brut.

Sûre de son bon droit et soutenue par sa population, la République islamique serait néanmoins bien avisée de modérer ses déclarations, en effet, souvenons-nous de la période qui précéda l’invasion du Koweït par l’Irak en août 1990. S. Hussein répondait aux forages pétroliers clandestins des Koweitiens en Irak, il récupérait un territoire historiquement irakien et avait avec lui le soutien de l’opinion publique arabe… On sait que les Américains laissèrent agir Bagdad pour mieux ensuite diaboliser S. Hussein et affaiblir l’Irak par la guerre et l’embargo.

Téhéran obtiendra-t-elle le soutien de Moscou et Pékin qui fit défaut à S. Hussein ? L’Occident sera-t-il aveugle au point de suivre encore une fois les aventures coloniales des néo-conservateurs ? L’Iran compte-t-il sur un épuisement des capacités offensives des Américains déjà embourbés en Irak ? Comment réagiront les Chiites d’Irak ?

En tout cas, les campagnes médiatiques autour de la « menace » iranienne et des déclarations d’Ahmadinejad, ou en tout cas leur écho en Occident, n’inclinent pas à l’optimisme.

 


[1] Agence Internationale de l’Energie Atomique, organisation internationale chargée de contrôler l’application du Traité de Non Prolifération (ou T.N.P.) qui conditionne l’enrichissement d’uranium et doit empêcher tout développement d’armes atomiques.

[2] La France avait signé avec le régime impérial des accords en ce sens.

[3] En France, en 1998, le match de football entre les équipes iranienne et étasunienne avait été un moment de fraternité

[4]à noter la présence surprenante d’Halliburton

[5]notamment envers la minorité Hazara.

[6]Rappelons que R. Nixon fit une politique comparable en rapprochant contre toute attente les USA et la Chine Populaire de Mao.

[7]Utilisation de gaz de combat

[8] Déclaration du 16 février 2006

[9] c’est l’ambition du projet ITER

[10] on retrouve l’équipe habituelle proche de la Maison Blanche Pierre André Taguieff, Alain Finkielkraut, Romain Goupil, André Glucksman, Pascal Bruckner…

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