Tunisie, Egypte... Révolutions impossibles ?

En introduction on peut signaler que les « experts » se sont encore trompés. Personne en décembre 2010 n’avait été capable de prédire la chute de Ben Ali et le crépuscule de Moubarak. Or, c’est ainsi que l’Histoire avance : par à-coups, par bonds probables mais imprévisibles en durée comme en intensité…

Tunisie, Egypte... qui réglera les problèmes sociaux ?

1. Des dictateurs usés

Ben Ali et sa clique sont tombés comme des fruits mûrs.

Il est toujours difficile d’évaluer à quel point un régime politique est fragile. En effet, depuis la révolution française (plus ou moins annoncée dès Louis XV) les hommes au pouvoir ont pris l’habitude de surinvestir dans le sécuritaire. Corruption, surveillance, mouchardage sont les piliers de régimes qui règnent par la peur et le clientélisme. Napoléon lui-même, même appuyé par des idées et des partisan sincères usa et abusa de ces ficelles pour tenir. Mais les citoyens n’en pensent pas moins. Casser les thermomètres ne veut pas dire qu’il n’y a plus de fièvre ! Car pendant la dictature la vie continue : le chômage, l’éducation, la corruption, les échanges avec l’extérieur changent en permanence l’état du pays. Des contradictions peuvent se nouer, s’aggraver et éclater d’autant plus fortement que la tyrannie a bouché toutes les soupapes. En France les soupapes ne manquent pas, elles ralentissent et canalisent la colère des gens. C’est pourquoi le régime de Ben Ali est tombé en commençant par son sommet… Alors même qu’une sortie par le haut, en douceur, était possible car la Tunisie reste un pays en réel développement. La pyramide des âges suffit à montrer à quel point le pays est profondément moderne dans sa natalité.

En moyenne, les familles tunisiennes n'ont pas plus de 2 enfants (comme en France)

Si Ben Ali était resté fidèle à ses premières années, la Tunisie serait resté très longtemps gérée par les mêmes gens. En Egypte, la situation est en bien pire : un homme incarne un régime politique sans aucune ouverture où la corruption, le mensonge et les trucages d’élections sont évidents. Les conditions de vie sont nettement pires qu’en Tunisie et les classes moyennes sont bien plus fragiles qu’à Tunis ou Casablanca. L’Egypte c’est davantage l’Afrique que le Maghreb ! Quand l’épouvantail de l’islamisme ne sert plus ou plus assez, quand les magouilles autour du tyran deviennent trop grosses, l’opinion bascule d’abord silencieusement puis massivement à la première étincelle. C’est ainsi que les régimes personnels arabes tombent. Le premier exemple fut l’Algérie du début des années 1990 quand le président Chadli fut écarté par les vrais maîtres du pays : les généraux. Gradés qui avaient eux-mêmes coopté Chadli à la mort de Boumédiène, un autre militaire...

Face à une forte agitation sociale cristallisée dans un parti attrape-tout (le FIS), l’état-major, gestionnaire des richesses nationales, n’a pas hésité à plonger le pays dans la guerre civile, massacrant rebelles réels ou supposés. Depuis la situation algérienne demeure critique : pays riche et population pauvre. Qu’en sera-t-il demain en Tunisie ? L’économie du pays est comparable à celle du Maroc, sans hydrocarbures et très liée à l’Europe (délocalisations et tourisme).

l'armée algérienne n'a pas hésité à plonger le pays dans les massacres pour rester maîtresse des richesses

 

2. Des dictatures sans dictateurs ?

Sans dictateurs visibles, Le Caire et Tunis vont-elles subir une tyrannie invisible comme en Algérie ? C’est à dire avec des « élus » sans projet ni volonté politique ? Un décor à la pakistanaise en somme. Le risque est que l’armée exerce le vrai pouvoir via des élus sans pouvoirs. C’est le cas en Algérie où les présidents se succèdent après des élections où les candidats sont triés par un quarteron de généraux aussi discrets que puissants. En Egypte c’est la même chose : les intérêts extérieurs priment sur les besoins du peuple, c’est pourquoi Israël a ostensiblement soutenu Moubarak. Pour le moment l’armée tunisienne paraît propre, moins visiblement corrompue et violente que les polices, mais qu’en est-il en réalité ? Quand à l’Egypte, l’armée est au pouvoir depuis… 1952 ! Pro-soviétique, pro-américaine, pro-israélienne, anti-islamiste… Peu importe, elle se succède à elle-même de Nasser à Moubarak sans autre but que le contrôle des richesses. Elle a usé de brutalités évidentes contre des manifestant(e)s (lien).


3. Des démocraties sans démocrates ?

Dans tout le monde arabe il y a des hommes politiques honnêtes, pluralistes, cultivés et démocrates. Mais ils n’ont jamais eu de bases électorales solides. En France, le parti Radical ou la SFIO ont été les piliers de la république car les classes moyennes votaient pour eux. Ces partis représentaient des millions de gens. Or, même là où une certaine liberté existe, les Arabes ne s’organisent pas dans ces partis généralement peu audibles et souvent liés à des intérêts extérieurs. Les « libéraux » ou les « socialistes » sont fréquemment des proches du FMI ou des multinationales. Les classes moyennes y sont faibles et récentes. Du coup, seuls les islamistes font figure d’opposants réels et courageux. En Tunisie ils seront sans doute importants électoralement mais peu capables de prendre le pouvoir. La société, même en souffrance sociale est trop « moderne ». En Egypte la situation est plus grave. Moins alphabétisée, plus pauvre, plus « rurale » dans ses mentalités, la population est dans une large partie gagnée par un islamisme superstitieux qui dépasse largement celui des Frères Musulmans. Ces derniers, très prudents, seraient pourtant en situation de force en cas d’élections vraiment libres.

En Egypte le ralentissement de la natalité ne fait que commencer...

De plus avec Ben Ali ou Moubarak en prison ou au bout d’une corde les diplômés chômeurs resteront massivement exclus des classes moyennes. Et vu l’importance stratégique de l’Egypte dans le jeu israélo-américain, la « révolution » va sûrement être durablement encadrée voir confisquée par l’armée, vrai clan inamovible. Elle a choisi Moubarak, elle contrôlera son sucesseur...

 

Texte :

"L'Egypte ou le chaos du développement" (2010)

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