Et si la 2ème Guerre du Golfe n’avait pas eu lieu…

Et si la 2ème Guerre du Golfe n’avait pas eu lieu …

Interview de Gilles Munier,

secrétaire général des Amitiés franco-irakiennes,

par Denis Gorteau

 

Denis Gorteau : Vous qui connaissiez bien l'Irak de Saddam Hussein, peut-on émettre des hypothèses sur ce que serait devenu le pays sans l'invasion de 2003 ?

Gilles Munier : On ne peut malheureusement pas changer le cours du temps. Ce qui devait arrivé est advenu. Mais, rêvons un peu : sans l’invasion de 2003 et le renversement du régime, l’Irak aurait été reconstruit et se serait développé. Au lieu de se réfugier à l’étranger, les milliers d’ingénieurs, de médecins, d’enseignants et de cadres, menacés de mort, auraient - comme ils l’ont fait après la Première guerre du Golfe - remis le pays sur pied. Cela, ni les néo-conservateurs américains, ni Israël, ni les mollahs iraniens ne le voulaient.

L’embargo aurait sans doute perduré un temps, notamment en ce qui concerne l’achat d’armes, mais il aurait bien fallu un jour le lever. La remise en état de l’infrastructure pétrolière et des réseaux d’électricité et d’eau, des hôpitaux auraient été menée tambour battant.

La sécurité serait assurée dans tout l’Irak, comme elle l’a été jusqu’à l’agression américaine. Des négociations se seraient engagées avec le chef kurde Massoud Barzani pour un aménagement de l’autonomie de sa région. Personne ne peut dire à quoi elles auraient abouti. Rappelons quand même que c’est Saddam Hussein, alors vice-Président, qui a négocié avec Mustapha Barzani – père de Massoud – la création d’une région autonome kurde au nord de l’Irak. C’est lui qui a répondu à un appel à l’aide de Massoud Barzani - en 1996 – pour expulser d’Erbil les peshmergas de son concurrent kurde Jalal Talabani, aujourd’hui président de la République. Il l’a fait alors que l’ONU interdisait à l’armée irakienne d’entrer au Kurdistan.

Si la 2ème Guerre du Golfe n’ait pas eu lieu, les relations irako-iraniennes se seraient sans doute améliorées, dans la foulée des discussions engagées par Tarek Aziz – vice-Premier ministre – et des accords commerciaux signés par Mohamed Mehdi Saleh, ministre irakien du Commerce. Les pèlerins iraniens, déjà autorisés à se rendre en Irak début 2000, rempliraient les hôtels de Nadjaf et de Kerballa – les villes saintes chiites - comme c’est le cas aujourd’hui, mais sans l’omniprésence de la machine de propagande khomeyniste.

 "Saddam Hussein, favorable au multipartisme"

Le parti Baas aurait partagé le pouvoir avec d’autres forces politiques. Avant la chute de Bagdad, Tarek Aziz a reçu des opposants réfugiés à l’étranger pour en discuter. Saddam Hussein y était favorable. Dans son roman « Zabiba et le roi » dont j’ai coordonné la traduction en français – et lors de ses entretiens en cellule avec un agent du FBI, Saddam a reconnu la nécessité d’ouvrir le pays au multipartisme. Il en aurait sans doute convaincu les membres du Conseil de Commandement de la Révolution (CCR) et du Commandement régional de Baas, hostiles au changement. Au lieu de cela, voyez dans quel état est encore l’Irak aujourd’hui, dix ans après l’invasion, alors que le pétrole coule à flot.

Tirons maintenant des plans sur la comète… Je crains qu’il faille s’attendre au pire dans l’espace mésopotamien : une accentuation des conflits confessionnels et ethniques avec, à la clé, une partition de fait du pays : du pain béni pour les Israéliens qui en ont toujours rêvée… Et puis, un jour viendra l’heure de reconquérir de Bagdad, comme cela s’est produit à d’autres occasions dans l’histoire.


D.G : En Irak aussi la rue a manifesté contre les hommes politiques. Derrière des épisodes de guerre civile entre factions que souhaitent les gens ordinaires ? 

G.M : Les gens ordinaires demandent qu’on les respecte, du travail pour nourrir leur famille, l’accès aux soins et à l’éducation, de pratiquer leur religion librement, et d’avoir leur mot à dire dans l’arène politique. Ils veulent être dirigés par des hommes qui ne soient pas à la solde de l’étranger et qui ne s’en mettent pas « plein les poches ». Tout le contraire de ce qui prévaut dans l’Irak sous contrôle américano-iranien.

 "Al-Qaïda a de beaux jours devant elle"

D.G : Qui a vraiment "gagné" la guerre de 2003 ? L'Iran ? Al-Qaïda ? Les opposants à Saddam Hussein ?

G.M : On ne saura qui a vraiment « gagné » la dernière Guerre du Golfe, que lorsque l’heure de la libération aura sonné. Pour l’instant, les grands gagnants sont l’Iran, les Etats-Unis et Israël, dans l’ordre ou le désordre. Bien que leur main mise sur les affaires du pays risque de durer encore quelques années, les extrémistes chiites pro-iraniens et autres, arrivés dans les wagons US, ne sont que des marionnettes de passage.

Quant à Al-Qaïda, sa montée en puissance s’explique par la « croisade » lancée – pour parler comme George W. Bush et Donald Rumsfeld - pour redessiner la carte du Proche-Orient, comme l’Angleterre et la France l’ont fait après la Première guerre mondiale. Les forces nationalistes qui ont profité de la chute de l’Empire Ottoman pour gouverner les pays de la région, ne mobilisent plus grand monde. Dans ce contexte, le retour en force de l’islam était prévisible, inévitable, souhaitable. Pas étonnant donc qu’en Irak, la résistance soit majoritairement islamique.

Ce sont les Américains qui ont décidé d’attribuer le label «Al-Qaïda » à tous ceux qui s’opposent à eux en Irak, alors qu’il existe d’autres fronts de libération actifs. L’objectif des agences de renseignement US, avec l’aide des médias occidentaux, est de diviser et de caricaturer la résistance. Cela n’empêche pas les Irakiens de respecter et d’aider les moudjahidine, quelles que soient leurs convictions religieuses ou idéologiques. Ils savent qu’Oussama Ben Laden et Ayman al-Zawahiri n’ont pas créé Al-Qaïda au Pays des deux fleuves, et que cette dernière fait partie d’un regroupement appelé « L’Etat islamique d’Irak », dont le chef ne reçoit pas d’ordres d’Afghanistan ou du Pakistan. Libérer son pays d’une occupation étrangère est un devoir sacré, à Bagdad comme ailleurs. La résistance irakienne, civile ou armée - Al-Qaïda, si l’on prend pour argent comptant ce que disent la CIA et le Pentagone - a de beaux jours devant elle.

"Pétrole : la Chine rafle la mise"

D.G : On ne parle plus du pétrole irakien, enjeu de la guerre. Qui l'exploite ? Qui en bénéficie?

G.M :Dans ses mémoires, Alan Greenspan, ancien Président de la Banque centrale des Etats-Unis, avoue – bien que ce soit politiquement incorrect de le dire, écrit-il – que la guerre d’Irak « était une guerre du pétrole ». La teneur des entretiens entre British Petroleum, Shell et British Gaz avec la baronne Elizabeth Symons, le ministre du commerce de Tony Blair et Richard Paniguian, « Monsieur Pétrole » du Foreign Officeavant le déclenchement du conflit - le confirment.

Après l’invasion de l’Irak, les pétroliers américains et britanniques ont déchanté, si bien qu’aujourd’hui la Chine est devenue un acteur dominant du secteur. Pékin propose maintenant ses services au géant ExxonMobil, en délicatesse avec le régime de Bagdad depuis qu’il joue la carte kurde.

Vous me demandez qui bénéficie des retombées du pétrole… Pas le peuple irakien. En 2012, les revenus pétroliers irakiens ont dépassé les 100 milliards de dollars, mais le pays est à la 132ème place mondiale sur 187 pays dans l’Indice de développement humain , un classement effectué par l’ONU à partir de l’espérance de vie des habitants d’un pays à la naissance, du niveau d’instruction de sa population, et du PIB par habitant. Alors où vont les milliards du pétrole ? Dans le financement des milices chiites pro-iraniennes, les achats d’armes américaines ou russes, les contrats bidons et, bien sûr, les comptes en banque des dirigeants actuels ouverts dans des paradis fiscaux. Résultat : les Irakiens sont dans la misère et l’Irak est un des huit pays les plus corrompus du monde. Les artisans de la 2ème Guerre du Golfe – comme ceux de la 1ère et de l’embargo – devraient être jugés pour avoir détruit ce pays et massacré son peuple.

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Date de dernière mise à jour : 07/05/2013

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