Que se passe-t-il en Syrie ?

 

Syrie, est-ce si simple ?


G. Munier a plusieurs fois accepté de répondre aux questions de QUE FAIRE.

Fin connaisseur du monde arabe, auteur de plusieurs livres sur le sujet il était récemment en Syrie avec d’autres personnalités à la recherche de la vérité sur les évènements actuels. Son « carnet de route » (LIEN) montre une réalité nuancée.

Pour aller plus loin il a accepté de répondre aux questions de Denis Gorteau.


Denis Gorteau : Tout le monde s’accorde à dire que les réformes ont tardé en Syrie. Qu’aurait dû faire Bachar al-Assad pour éviter la crise actuelle ?

Gilles Munier : Dans la foulée de son arrivée au pouvoir, le président Assad aurait dû faire ce qu’il entreprend aujourd’hui. A l’époque, c’était son intention. Maintenant, il donne l’impression de proposer des réformes avec le couteau sous la gorge, son opposition en profite pour faire de la surenchère et les pays occidentaux jettent de l’huile sur le feu. Mais, quel qu’en soit le motif, il fallait s’attendre à une crise en Syrie, à une énième tentative de déstabilisation. L’administration Obama, comme celle de G.W Bush, veut remodeler le Proche-Orient, c'est-à-dire détricoter les Etats créés par les grandes puissances après la Première guerre mondiale avec les dépouilles de l’Empire Ottoman. Cela passe par ce que les idéologues mondialistes appellent un « chaos constructif et maîtrisé ». Du désordre provoqué, il ne sortira ni l’un ni l’autre, comme c’est le cas en Irak et en Libye. Cela importe peu aux groupes capitalistes mondialisés qui mènent la danse, pour eux l’important est de contrôler les ressources naturelles de la planète et d’occuper des positions stratégiques – la Syrie en est une – dans la perspective de futurs conflits. 

"L’important dans un pays, c’est d’abord le niveau de vie de ses habitants, puis

la sécurité, l’éducation, la santé… C’est tout cela que les Occidentaux veulent mettre à bas"


Denis Gorteau : Sans minorer les qualités du président, la Syrie n’est-elle pas un pays tenu par une petite minorité de privilégiés comme en Egypte ou en Tunisie avant les révoltes ?

Gilles Munier : Dans tous les pays, il y a des privilégiés, à commencer par la France avec les amis de Sarkozy. C’est ce que Michel Poniatowski, ministre de l’Intérieur du président Giscard d’Estaing, appelait « les copains et les coquins ». Les Etats-Unis qui s’autoproclament « la plus grande démocratie mondiale » ne manquent pas de privilégiés, pour ne pas dire de profiteurs éhontés. L’entourage de G.W Bush en était farci. On les a vu à l’oeuvre en Irak. Pourquoi voulez-vous que la Syrie fasse exception ? L’important dans un pays, c’est d’abord le niveau de vie de ses habitants, puis la sécurité, l’éducation, la santé… C’est tout cela que les Occidentaux veulent mettre à bas. La corruption est entretenue par les entreprises occidentales. Elle sape non seulement la confiance des citoyens dans leurs institutions, mais porte atteinte à la sécurité de l’Etat. Corrompre quelqu’un de bien placé permet de le tenir en laisse, d’en faire une source d’information. Quand il ne sert plus, on peut le jeter en pâture à l’opposition. 
Mais, soyons clair… En parlant de « minorité privilégiée », vous pensez peut-être aux Alaouites, communauté religieuse à laquelle appartient la famille al-Assad. Pourquoi voudriez-vous, là encore, que la Syrie fasse exception ? Partout dans le monde, les minorités ont tendance à faire bloc, à privilégier leurs membres. Dans les pays occidentaux, les musulmans ne sont pas encore organisés en groupe de pression, mais c’est le cas – entre autres - des juifs, des évangélistes, ou des catholiques (aux Etats-Unis, par exemple). En Syrie, il n’y a pas que des Alaouites – environ 12% de la population - aux postes de responsabilité, même s’ils sont nombreux. Ils ne sont pas tous baasistes d’ailleurs, et parmi ces derniers tous ne soutiennent pas Bachar al-Assad. Je ne pense pas que l’on puisse diriger un pays comme la Syrie sans établir un savant et juste équilibre entre les différentes communautés religieuses et ethnies qui le composent. 

 
Denis Gorteau : Il semble acquis que des groupes armés ont délibérément mené la politique du pire en visant les forces de l’ordre, mais la plupart des manifestations ne furent-elles pas pacifiques et populaires ?

Gilles Munier : Ce qui se passe en Syrie a été préparé pour donner un coup d’arrêt aux soulèvements qui, après la Tunisie et l’Egypte, risquaient d’emporter d’autres régimes pro-américains. A Deraa, les manifestants étaient, dans leur immense majorité, des gens pacifiques. Leurs  revendications étaient légitimes, mais elles auraient pu être exprimées autrement. Quand des agents provocateurs infiltrés dans les cortèges ont tiré sur les forces de l’ordre, ces dernières ont répliqué comme elles le font partout dans le monde. L’armée et la police ne tirent pas par plaisir sur leur propre peuple. Ensuite, il y a eu un phénomène d’engrenage, des émeutes, des pillages. Il y a eu beaucoup de morts des deux côtés… trop. Quand un de vos parents a été tué et qu’Al-Jazeera, nouveau porte-parole de l’OTAN, affirme ex nihilo qu’il a été assassiné par le régime, vous ne pensez qu’à descendre dans la rue et à vous venger. Vous réclamez « le prix du sang ». Bachar al-Assad a annoncé que des enquêtes étaient ouvertes, que « toute personne ayant commis un crime contre un citoyen syrien, que ce soit un civil ou un militaire, rendra des comptes ». Mais, est-ce encore possible vu le nombre des victimes ?

Une des figures historiques du PC syrien, Riad al-Turk, soutient aussi les revendications des manifestants.

Denis Gorteau : Qui compose l’opposition syrienne ? Quelle est la position des Communistes ? Des Frères Musulmans ?

Gilles Munier : Je ne suis pas un spécialiste de l’opposition syrienne, mais je crois nécessaire de faire la différence entre l’opposition extérieure souvent coupée des réalités du pays, et l’opposition intérieure. A l’étranger, des personnalités et des groupuscules se réunissent, forment des coordinations, signent des manifestes, ouvrent des pages Facebook. On assiste à un combat de chefs. En août, une Instance générale de la révolution syrienne affirmant regrouper 44 groupes et comités de coordination, a estimé que la profusion d’organismes et de réunions nuit à l’image de l’opposition, et des Comités Locaux de Coordination ont rendu publique une Déclaration du Peuple Syrien mettant en garde contre les appels aux armes ou à une intervention étrangère lancés par certains contestataires. Dernièrement, des opposants ont créé un… Conseil national de transition (CNT) ! Ils ont élu à leur présidence, sans le consulter, Burhane Ghalioun, professeur de sociologie politique à la Sorbonne. Cet intellectuel qui se méfie de BHL comme de la peste, a signé en juillet dernier un appel demandant au pseudo philosophe, de lui « épargner son soutien ». Il trouve par ailleurs qu’appeler CNT la nouvelle organisation, est du plus mauvais effet. 
A gauche, les communistes syriens sont divisés en deux ou trois tendances concurrentes. L’une d’elles, membre du Front national progressiste regroupant notamment le parti Baas, les Nassériens et le Parti social nationaliste syrien (fondé par Antoun Saadé), déclare qu’il faut « écouter les revendications populaires, promouvoir des réformes démocratiques, refuser les manipulations extérieures ». Une des figures historiques du PC syrien ayant évolué vers des idées plus libérales, Riad al-Turk – 79 ans, totalisant 17 ans d’emprisonnement - soutient aussi les revendications des manifestants. En 2005, il réclamait un «changement démocratique et radical» du pouvoir de façon «pacifique et graduelle». Il trouve que les réunions organisées « à la hâte » à l’étranger ne sont pas utiles dans la phase actuelle et que le caractère islamique qui y prévaut « n’est pas au diapason de la diversité de la société syrienne ». 
Les Frères musulmans sont la principale force d’opposition à l’étranger. Ils sont plus radicaux que leurs homologues égyptiens et très retors. L’opposition laïque les craint. En août, ils ont créé un Conseil national à Istanbul. Objectif : augmenter la pression sur le régime baasiste et le détruire. Ils sont soutenus en sous-main par la Turquie et sans doute par Saad Hariri. En 2006, des documents publiés par WikiLeaks révélaient que Hariri exhortait la « communauté internationale » à isoler Bachar al-Assad et réclamait son remplacement par une alliance comprenant les Frères musulmans, et d'anciens responsables syriens comme l'ancien vice-président Abdel Halim Khaddam, réfugié à Paris. Le quotidien Al-Akhbar accusait un de ses proches de financer le mouvement de contestation. Aujourd’hui, il ne semble plus question pour les Frères musulmans de participer à des élections démocratiques comprenant le parti Baas et les communistes, comme le souhaitait en 2005 Issam Al-Attar, leur ancien leader réfugié à Aix-la-Chapelle. 
La politique actuelle du « tout ou rien » des Frères musulmans et d’une partie de l’opposition syrienne est dangereuse pour l’avenir de la Syrie. L’OTAN n’attend qu’une occasion pour casser le pays au nom des droits de l’homme et de la protection des civils. C’est aussi ce que souhaitent les extrémistes d’Al-Qaïda au pays de Cham ou de Jund al-Cham, mais au nom de leur interprétation du Coran ou d’ordres qu’ils reçoivent d’ailleurs. 


Gilles Munier sur les "révolutions arabes" (mars 2011)

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