L'île aux cannibales

dans l'enfer du stalinisme

Nicolas Werth est l'un des meilleurs connaisseurs français de l'URSS stalinienne. Ses articles sur le sujet, compilés dans "La terreur et le dessaroi", avaient déjà eu un vif succès.

Avec "L'île aux cannibales" il étudie de façon détaillée un sinistre sinistre épisode de 1933 quand l'idée du régime de déplacer des millions de Soviétiques pour coloniser des espaces vierges vire au complet cauchemar.

Cette ancienne idée de mettre en valeur les immenses forêts sibériennes est remise au goût du jour par l'équipe de Staline qui cherche dans cette déportation géante à résoudre plusieurs problèmes : vider certaines frontières politiquement sensibles (Pologne, Ukraine...), éliminer socialement les koulaks (paysans moyens) et surtout purger les grandes villes des "éléments anti-sociaux" qui encombrent les grandes cités comme Moscou ou Léningrad.

Or, le déplacement souvent forcé de millions de gens vers la Sibérie se fait avec les moyens d'un pays pauvre et surtout sans réelle préparation sur place. Ainsi des centaines de milliers de russes peu accoutumés à la Sibérie se retrouvent dans des conditions de déplacement et d'installation déplorables. Les plus faibles y meurent très vite tandis que les effectifs gonflent dans les villes de transit comme Tomsk. 

La Sibérie est une terre peu contrôlée par l'Etat !

Des bandes rurales y sévissent facilement.

La situation devient vite explosive car les soviétiques du cru supportent mal le brigandage des nouveaux arrivés peu encadrés par des polices squelettiques. De plus, aussi surprenant que cela puisse paraître, la Sibérie est une terre peu contrôlée par l'Etat ! Des bandes rurales y sévissent facilement : des centaines de cavaliers silonnent la steppe et attaquent avec succès les fermes d'Etat et les communistes locaux.

Pour éviter que la situation dégénère encore on expédie des milliers de déplacés toujours plus au nord.

C'est ainsi que 4 000 déplacés (à la fois délinquants et Russes raflés au hasard...) se retrouvent sur l'île de Nazimo avec pour seul ravitaillement de la farine... sans abri, sans ustensiles, sans outils, etc.

50 % des prisonniers vont disparaître

En quelques semaines 50 % des prisonniers vont disparaître soit en fuyant l'endroit (un phénomène courant en Sibérie) soit en décédant. Bien entendu l'enfer social s'abat sur les malheureux qui subissent la violence des gardiens et la tyrannie des déliquants endurcis. Face à la famine des cas de cannibalisme sont signalés sans que les forces de l'ordre ne réagissent vraiment. Les rapports évoquent même un comportement assez fréquent parmi les bagnards échappés qui emmenaient souvent un jeune prisonnier avec eux pour le consommer en cas de disette...

Il faudra la lettre de 20 pages d'un journaliste local à Staline pour alerter les plus hautes autorités. Le fait que des dizaines de déportés soient proches du Parti choque. Ceux-ci ont souvent été arrêtés dans une gare, pendant une correspondance. Tous les documents prouvant leur rang social n'y changeaient rien. On expédie aussi des personnages âgées et impotentes...

Guenrikh Iagoda (fusillé en 1938)

Assez vite on rapatrie les survivants, on sanctionne les gardiens et on ralentit la politique de déplacement. Mais très vite, en 1936-38 le régime liquide carrément les opposants réels ou supposés. Après l'utopie des déportations sensées mettre en valeur la Sibérie l'URSS de Staline sombre dans la "grande terreur" c'est à dire l'élimination de centaines de milliers de "parasites", généralement ceux qui ont fuient les "villages spéciaux" dont Nazima fut la caricature absolue mais aussi hauts dirigeants communistes. Le promoteur de cette politique de colonisation, Iagoda, fut liquidé en 1938 avant d'être remplacé par Iejov, lui aussi éliminé quand la "grande terreur" montra ses limites en 1940.

 

Date de dernière mise à jour : 18/10/2014

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