L'impasse de la métropolisation

Product 9782072940163 195x320Le retour de la polémique géographique

On pourra reprocher au livre de P. Vermeren son absence de cartes ou même le fait que l’auteur ne soit pas géographe, mais pas la qualité de ses arguments. Avec une verve rare et une rafale d’exemples l’historien tire le bilan d’un demi-siècle de métropolisation.

il n’en est pas sorti un quelconque rééquilibrage

Ce phénomène urbain d’origine états-unienne a tendance à faire de certaines villes de province des « petites capitales » qui concentrent cadres, commandement, pouvoirs et populations aisées. En France des « métropoles d’équilibre » (1964) ont été favorisé pour contrebalancer l’hypercéphalie parisienne. Pour l’auteur il n’en est pas sorti un quelconque rééquilibrage de l’armature urbaine mais, au contraire, une diffusion des contradictions du modèle californien ou parisien. Par exemple à San Francisco, ville la plus « ouverte », progressiste et tolérante des États-Unis les prix du foncier ont tellement monté du fait de l’installation de nouveaux urbains connectés que les Noirs ont quasiment disparu de la ville ! Ils étaient jadis majoritaires… A Paris comme dans les centre-ville de Bordeaux ou de Lyon le même phénomène a expulsé les ouvriers des centre-villes : relégués en banlieue ou dans le périurbain ils ont été remplacés par des immigrés du monde entier qui font tourner l’économie hyper-tertiaire des centres. Il en a résulté le basculement électoral de 2020 quand les majorités conservatrices ont été écrasées par des exécutifs écologistes.

des immigrés du monde entier font tourner l’économie hyper-tertiaire

Mais derrière la bonne volonté apparente d’aérer, dépolluer, ouvrir les villes au monde entier l’auteur constate plutôt une fermeture des nouvelles élites sur elles-mêmes : par exemple les « bobos » sont les spécialistes de l’évitement scolaire. A Paris S. Guilluy (La France périphérique, 2014) montre bien que les électeurs écologistes des beaux quartiers ne veulent pas scolariser leurs enfants avec ceux issus de l’immigration…

Dans le même ordre d’idées Vermeren montre que la métropolisation reste un modèle qui aggrave des inégalités propices à tous les trafics, par exemple Grenoble est rongée par un trafic de drogue « hors de contrôle » d’après les autorités. Or les élites de ces métropoles sont les premières clientes pour les « services » légaux ou non, leur niveau et mode de vie rendent prospères sinon nécessaires toutes sortes de délinquances.

Mais pouvait-il en être autrement dans une France connectée à l’Europe et au monde ? Aux flux de marchandises se sont ajoutés les capitaux, les hommes (touristes, immigrés) et désormais des flux numériques qui « font » la réputation et donc l’attractivité des métropoles… Pour l’auteur l’État ou par exemple Chirac-Juppé à Paris puis à Bordeaux ont encouragé l’émergence de ces métropoles aujourd’hui toutes puissantes dans leur agglomération, région voir dans le monde car ces villes ont créé le groupe dit "C40" qui regroupe 94 villes « pour le climat », à l’échelle mondiale elles se voient comme des interlocuteurs pour les Etats…

la métropolisation est une aberration politique, écologique et surtout démocratique

Pour Vermeren la métropolisation est plutôt une aberration politique, écologique et surtout démocratique car ces villes sont dirigées par des maires élus après une minorité de voix des inscrits. Hier comme aujourd’hui ces villes détournent aussi à leur profit d’énormes investissements publics comme les lignes TGV qui les ont relié au détriment des petites lignes (le TGV c’est 9 % des voyageurs et 30 % des investissements). Ces métropoles sont donc presque hors sol, plus connectées au reste du monde qu’à leurs proximités rurbaines… Il en ressort un ressentiment diffus qui a explosé avec la crise des « gilets jaunes » (2018-2019). Indifférentes aux populations fragiles les métropoles misent plutôt sur les immigrés, les touristes, les étudiants, des « nomades » qui alimentent la ville sans revendiquer ni voter, ni coûter et qui « bougent » quand ils ne sont plus assez adaptés à l’hyper-centre.

La covid va-t-elle permettre à la pression métropolitaine de redescendre ?

Le modèle sensé gérer la tertiarisation et la numérisation de la ville écologique de demain est-il mort ? La Californie comme l’Ile de France voient une majorité de leurs habitants souhaiter déménager ailleurs épuisés par la pollution, la délinquance et la brutalité des flux qui passent par la ville (bruit des avions, cohortes de touristes, manifestations violentes, agitations politiques…). La covid et l’extension du haut débit va-t-il permettre à la pression métropolitaine de redescendre ? Ou faudra-t-il une nouvelle crise des subprimes ?

Polémique et politique l’auteur remet la géographie sociale au centre du débat et nous interroge sur ce que nous voulons faire de nos villes, celles d’hier avec des centres qui se dévitalisent comme celles d’aujourd’hui dont les centres débordent...

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