Le jansénisme, un puritanisme révolutionnaire ?

Cornélius Jansen

Max Weber a démontré dès 1905 que le protestantisme avait joué un rôle dans l’essor du capitalisme. Pour vraie que soit cette hypothèse, ce mouvement s’est tout de même fait à l’insu des premiers intéressés qui ne cherchaient qu’à se conformer aux « saintes écritures ».

Il en fut de même du jansénisme qui, comme mouvement religieux, attisa le bouillonnement culturel qui favorisa la révolution française et ses suites. Une ironie de l’histoire quand on connaît la rudesse du programme janséniste…


1. Un livre de Jansen

Le mouvement janséniste, qui sera toujours une mouvance et non une organisation unifiée, débute avec la publication de l’Augustinus. C’est un livre de théologie catholique de l’évêque français Cornelius Jansen. Il décède en 1638 (sous Louis XIV). 

L’ouvrage polémique est publié à titre posthume et néanmoins dédicacé au pape. Même en butte aux Jésuites de son vivant, C. Jansen n’en demeure pas moins un prélat catholique sans réel relief. Opposé au protestantisme il n’a rien d’un hérétique.

 

Au moment de sa mort il achève l’Augustinus, une mise au point sur la position de Saint Augustin sur la question de la grâce. L’évêque critique en effet la casuistique jésuite qui accorderait une trop grande liberté aux Hommes. Les Jésuites savent très bien s’adapter aux nouveautés de l’époque. Jansen et les Jansénistes ont une vision plus déterministe du salut (accès au paradis) : Dieu seul sauve (ou pas) les âmes. Point question d’acheter son salut en quelque sorte, les oeuvres ou l'obéissance à l'Eglise n'y change rien. Une critique qu’ils partagent avec les Protestants…

L’histoire aurait put s’arrêter là, avec ce livre peu lu et peu lisible par la grande majorité des Français. Or, les premiers lecteurs de Jansen vont tirer des conclusions très politiques du livre… Les Jansénistes ne sont jamais un groupe soudé, mais plutôt une mouvance : "janséniste" est d'abord le qualificatif de leurs adversaires comme les Jésuites.

Clément XI condamne le jansénisme

2. Une machine de guerre contre les absolutismes

A cette époque la France est dirigée par un Louis XIV décidé à maximiser son pouvoir politique et religieux, il se dit monarque "de droit divin", c'est à dire choisir par Dieu... Une exagération théologique. Il s’accommode des pouvoirs du pape, certes, mais contrôle étroitement l’Eglise de France. Comme puissance catholique en essor la France demeure une alliée de la papauté qui ne critique pas le concept de monarchie de "droit divin". Les Jésuites, très influents dans le royaume de France, appuient cette évolution. Parfois loin des affaires spirituelles, la Compagnie de Jésus, gère ses intérêts au mieux. Une sombre affaire finançière la fera expulser de France sous Louis XV. Vis-à-vis des Protestants, toutes les armes intellectuelles sont bonnes et les Jésuites passent pour d'habilles rétheurs.

Dans cette modernité où le Salut importe finalement moins les premiers jansénistes vont trouver matière à scandale. Dans un monde qui évolue et où un Etat fort devient une réalité, les Jansénistes rappellent l’Eglise et le roi à un comportement plus dogmatique, plus proche des fondamentaux du christianisme. Saint Augustin sert de référence.

Cette critique du pape et de Louis XIV va déclencher un affrontement politique qui durera des décennies : Louis XIV obtiendra du pape Clément XI la condamnation du jansénisme (Unigenitus, 1713), il fera raser le couvent de Port Royal, centre janséniste. Or, le mouvement intellectuel, souterrain se renforcera encore sous Louis XV, roi acquis à une certaine liberté personnelle ou intellectuelle.

Contre la bulle Unigenitus les « appelants » (ceux qui font appelle de la bulle) pétitionnent, s’expriment, argumentent. C’est d’autant plus facile que Louis XIV décède en 1715 et qu’une certaine liberté souffle sur l’hexagone sous la régence de Louis XV.


3. Les Jansénistes et Louis XV

Même condamné par les autorités et le pape, le jansénisme n’en demeure pas moins vivant au XVIII°s, la querelle des sacrements traduit leur vivacité : en effet, pour terrifier les Jansénistes l'Eglise refuse de leur donner les sacrements ! Une position qui divise le clergé... 

Le petit clergé parisien semble majoritairement et discrètement janséniste. Quand aux parlements régionaux, en butte au pouvoir royal, ils abritent un jansénisme intellectuel mais aussi des francs-maçons, des partisans des Lumières… Contre le pouvoir royal, c’est l’union sacrée.

Rappelons que les Parlements n’avaient pourtant rien de progressistes. Issus du féodalisme ils étaient les gardiens des privilèges et des coteries régionales aux antipodes de l'intérêt général. Mais faute de liberté d’expression et de liberté politique, ils faisaient office de rempart contre l’absolutisme. Ils refuseront ainsi le projet d’impôt universel, le « vingtième », de Louis XV (1749). Finalement démantelés par le même Louis XV à la fin de son règne au profit de cours de justices modernes ils seront réinstallés par Louis XVI et s’opposeront à ses réformes jusqu’en 1789 !

Au plus près de la population ou dans les élites parlementaires les idées jansénistes rongent l’autorité du roi et du pape. En effet, seul Dieu sauve et donne la grâce. A quoi bon écouter uniquement ses prétendus représentants sur terre ? Leurs pouvoirs ne sont-ils pas exorbitants ? La monarchie de "droit divin" n'est-elle pas une fiction ? Le pape et le roi ne sont que des chrétiens presque ordinaires qui sont aussi soumis aux Ecritures que les autres croyants. Or, le haut clergé, la cour et Louis XV lui-même nagent dans la corruption (le péché diraient les Jansénistes) et l’abus de pouvoir.

Il n’en demeure pas moins que le jansénisme ne propose aucune alternative sérieuse. Sorti d’une vie d’ascèse et d’un rejet des distractions, le programme janséniste est inadapté à l’Europe alors en pleine modernisation et sécularisation. Par l’individualisation de la foi il développe la liberté politique individuelle et démonte les bases de l’absolutisme mais n'empêche nullement les débuts de la déchristinaisation. Si Dieu seul choisit les élus, à quoi servent le roi et le pape ?

Les nouvelles ecclésistiques, un journal clandestin janséniste

Cette rupture entre une partie de la population et le système monarchique se cristallisera autour de l’affaire des convulsionnaires de Saint Médard. En 1714 un diacre notoirement janséniste, Pâris, décède à Paris. Sa tombe au cimetière Saint Médard devient vite un rendez-vous pour les catholiques jansénistes. Des miracles y ont lieu ! L’affluence grossit et les scènes de transes se multiplient. Y voyant un trouble à l’ordre public et surtout un mouvement qui échappe à l’Eglise, Louis XV fait fermer le cimetière en 1732, une main anonyme écrira sur les murs du cimetière "de par le roi, interdiction à Dieu de faire des miracles en ce lieu". Un témoignage de la défiance vis-à-vis du roi de France.

Le mouvement se poursuivra dans plusieurs processions et réunions cachées où certaines ou certains auront des visions, des révélations. Ces paroles prennent pour cibles l’Eglise et le roi et se réfèrent à la Bible… Des arrestations ont lieu, sans effet sur le mouvement qui perdure de façon souterraine par la diffusion des Nouvelles ecclésiastiques. Plusieurs milliers d’exemplaires sont diffusés régulièrement pour s’opposer à la bulle Unigenitus à partir de 1728.


4. 1789 et ses suites

La constitution civile du clergé, une idée janséniste ?

Les débuts de la révolution française voient certaines idées jansénistes triompher : le démantèlement de la toute puissance royale, la liberté de parole et d’expression donnent raison au mouvement après des décennies de lutte contre l’absolutisme. Les Nouvelles ecclésiastiques profitent de la liberté de la presse.

La constitution civile du clergé (1791) est même en phase avec ce que souhaitaient les jansénistes alors toujours opposés au pape depuis la bulle Unigenitus. On trouve des jansénistes assumés dans toutes les assemblées révolutionnaires, certains participeront même à la Terreur, toujours par opposition au trône.

Reste que l’époque a changé. Les querelles politico-religieuses ont moins d’importance dans la France de Napoléon. Leur journal cesse de paraître en 1803. Le jansénisme se fragmente alors en minuscules groupes ou sectes sous l’influence d’une personnalité… Il disparaît dans le courant du XIX°s et ne semble plus avoir aucune existence aujourd’hui.

Les intégristes catholiques actuels sont plus « papistes » que jamais et soutiennent les organisations catholiques (opus Dei, etc.) alors que les jansénistes les combattaient comme hypocrites et non chrétiennes.

 


Mouvement ultra-dogmatique et religieux à ses origines, le jansénisme va survivre par et pour la contestation des pouvoirs royal et papal. Ainsi, il participera malgré lui à la progression des libertés et facilitera la révolution française. Une ruse de l’histoire quand on regarde nos intégristes actuels, mais l’histoire est longue et personne ne sait jamais quand sa roue a fini de tourner.


Liens : une maîtrise d'histoire de 1999 sur un épisode de la querelle janséniste ; le musée de Port-Royal 

Date de dernière mise à jour : 15/08/2013

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