Dynamiques de la guerre en Syrie

Le détail des évènements syriens fait la une des médias depuis 2011. Les idéologies et les intérêts extérieurs n'expliquent pas tout. La natalité et l'environnement pèsent de tout leur poids. On le dit très peu.

Un pays artificiel ?

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Un clan aux affaires : moderne ET clanique !

Les guerres civiles durables éclatent souvent dans des pays aux fractures latentes. Pour que des masses importantes de gens s’entretuent il faut que les acteurs ne se considèrent pas comme des concitoyens mais comme des ennemis.

Quand des affrontements politiques deviennent violents la guerre civile n’est possible que dans certaines circonstances, ainsi la Commune ou la Résistance en France n’ont pas débouché sur des violences durables car les acteurs se savaient du même pays et peu de civils participaient activement aux violences. De plus, un camp fut vite mis hors d’état de combattre. Il n’en fut pas de même à la Renaissance quand les guerres de religion furent vives en France quand, précisément, le pays n’était pas aussi uni qu’aujourd’hui.

La France aussi fut touchée par la guerre civile

La Syrie actuelle est un exemple abouti de nation en construction et d’Etat failli. En effet, après avoir été dans l’empire ottoman puis dans la sphère d’influence française l’Etat syrien (indépendant en 1946) a été la proie de plusieurs réseaux ethno-claniques qui se sont affrontés pour mettre la main sur le pouvoir central. Les Français (puissance mandataire) ont favorisé ouvertement une minorité, les Alaouites comme les Belges le firent au Rwanda avec les Hutus... On connait la suite de l'histoire.

plusieurs réseaux ethno-claniques qui se sont affrontés pour mettre la main sur le pouvoir

Certes il existe une identité syrienne, surtout dans les grandes villes de tout temps connectées à l’extérieur, mais dans le pays profond c’est l’identité tribale qui a toujours prévalu (le clan, la langue, la religion) : en effet peu de points communs entre les Kurdes du Nord (longtemps privés d’état civil), les Chrétiens ou les Alaouites... Leur seul point commun ? La crainte de la majorité... sunnite ! 

La chape de plomb du régime baasiste (à partir de 1963) n’a fait que reporter les règlements de comptes. En 1982 le soulèvement des Frères Musulmans dans la ville de Hama (qui cible uniquement les Alaouites) est la répétition générale de la guerre actuelle : le pouvoir alaouite massacre les rebelles (et le reste de la population de la ville) pour écarter toute idée de pouvoir « sunnite ».

Le nationalisme et le progressisme apparent du pouvoir des Assad ne cachent nullement la main mise d’un clan sur un Etat… mais pas sur une société ! Bien des Syriens émigrent ou attendent le moment favorable pour renverser un pouvoir minoritaire, violent et prédateur. L'aggravation des conditions de vie va leur en donner l'occasion.

Daesh, un groupe armé comme les autres ?

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l'Afrique des Grands lacs est ravagée par des groupes armés dignes de Daesh

Le groupe Daesh peut être vu comme une revanche des Sunnites sur le clan aux affaires et ses alliés réels ou de circonstances (autres non sunnites). La relative passivité des populations de « l’Etat islamique » s’explique en partie par la terreur qu’exerce le groupe mais aussi par son caractère ethno-religieux : le seul discours de Daesh est celui de l’identité sunnite contre le reste du monde (Chiites, Kurdes, Chrétiens, Occidentaux…) justement dans ce contexte de guerres anciennes entre communautés par et pour le pouvoir politique, ce dernier servant à maximiser les revenus de son clan et nullement à construire un Etat moderne. C’est pourquoi l’armée régulière syrienne et plus encore l’aviation furent des fiefs alaouites et non des armes nationales.

La violence terrible contre les civils (de la part de Daesh ou de l’armée) s’explique par la vision de l’Autre comme ennemi et non futur voisin dans un pays en paix. Ainsi Daesh va-t-il jusqu’à nier l’existence même de la Syrie ou de l’Irak, Etats post-coloniaux aux frontières décidées par des puissances impérialistes. Constat géopolitique exact mais où l’homogénéité religieuse ne mène qu’aux poubelles de l’Histoire l'Orient ayant toujours été pluri-ethnique et pluri-religieux. Ainsi la Turquie est-elle un pays où toutes les religions sont représentées... Même chose en Irak où les minorités pullulaient. 

La terreur revendiquée de Daesh est le boomerang

du terrorisme de l’Etat syrien et des ingérences

La terreur revendiquée de Daesh est le boomerang du terrorisme de l’Etat syrien et des ingérences américaines et autres. Le prétendu califat expulse, massacre et vend les « non sunnites » comme les Sionistes des années 48-56 se débarrassaient des non juifs de Palestine. La persécution des « mécréants » (libéraux, homosexuels, etc.) est courante dans tous les pays du Golf. Quant aux violences sexuelles et massacres de civils vaincus il relève de l’économie des groupes armés composés de jeunes hommes stressés, souvent drogués qui ne sont que des prédateurs pour les populations qu’ils contrôlent. L’Afrique des Grands Lacs est ravagée par ces bandes (non islamistes) qui profitent de l’effondrement de ce qui tenait lieu d’Etat et des valeurs communes. Les royaumes barbares qui succédèrent à l'empire romain en Occident furent longtemps un ramassis de bandes armées ultra-violentes.

Face aux bombardements russes et autres Daesh aura le plus grand mal à faire de sa zone autre chose qu’un Afghanistan bis. Il est aisé pour les aviations modernes de démolir les infrastructures étatiques de Daesh, il est plus délicat de proposer aux populations sunnites autre chose qu’un « gouvernement » à la solde de l’Occident incapable de résoudre la question sociale, vrai carburant de la guerre civile. Le succès des islamistes irakiens repose aussi sur le brigandage du "gouvernement" de Bagdad.

Démographie galopante et sécheresse inédite

Geo racca

Pour qu’une guerre civile dure il faut de l’armement (généralement fourni par des puissances extérieures) et des combattants renouvelables. C’est le cas en Syrie où chaque faction dispose de milliers de volontaires pour la guerre. Généralement ces katibas (groupes combattant en arabe) émergent localement du fait de solidarités ethniques ou familiales : les affrontements sont locaux car du fait de la guerre l’économie formelle disparaît au profit de trafics de toutes sortes. La violence armée est donc d’abord un moyen de survie…

La démographie de la Syrie explique la vivacité de la guerre civile

La démographie de la Syrie explique la vivacité de la guerre civile. Dans un espace contraint par le désert (souvent autour de 300 mm de précipitations annuelles) la population se concentre autour de l'eau… Mais l’irrigation nécessaire à l’agriculture est sujette aux fuites (jusqu’à 60 % !).

Facteur aggravant : la natalité. Elle a été d’environ 7 enfants par famille jusquau milieu des années 80 ! Il en a résulté une hausse fulgurante de la population passée de 4 à 22 millions d’habitants des années 1950 aux années 2010 (soit une hausse de 550 % quand la France voyait sa population augmenter de 40 %). Actuellement les jeunes en âge de se battre (15-40 ans) représentent pas  moins de 45 % de la population. Il faut aussi noter que la natalité varie fortement selon les communautés : par exemple Chrétiens et Alaouites ont une natalité de 2-3 enfants par famille quand l'est sunnite est plus nataliste ! Un autre facteur de division de la société (constat d'E. Todd et Y. Courbage dans leur livre "Le rendez-vous des civilisation", 2007, pages 75 et suivantes sur la Syrie).

Il n’en fallait pas plus pour alimenter le brasier de la guerre : les guerriers s’affrontent surtout pour les ressources directement exploitables (pétrole, terres, contrebandes…) où la violence sert surtout à faire du vide (expulsions, massacres, migrations diverses…).

Rappelons que la Syrie a été touchée avant 2011 par de sévères sécheresses successives, il en a résulté une baisse de la production alimentaire (- 30 %) et un exode rural (1 million de personnes) qui a favorisé la révolte populaire de 2011. Il existait peu de portes de sortie pour les volontaires à l’émigration depuis le retrait syrien du Liban. Actuellement environ 2 millions de réfugiès ont fuit le pays.

En Iran, avant 1979, des millions de néo-urbains quittèrent les campagnes. Ils participèrent activement à la « révolution islamique » contre un Etat violent et défaillant. Pendant la seconde guerre mondiale les massacres de grandes ampleur eurent comme toile de fond l’idée d’agrandir l'« espace vital ».


Les catastrophes environnementales débouchent fréquemment sur des révolutions politiques. Ne pouvant par gérer les difficultés sociales dues aux changements environnementaux les régimes sont contestés, s’ils sont illégitimes la guerre civile débute avec, derrière les masques idéologiques, un vrai enjeu : conquérir de quoi survivre pour les siens… contre les autres !

Liens :

ITW de D. Gorteau sur l'Irak et la Syrie, juin 2015

Géopolitique de la guerre en Syrie (sept. 2013)

Hollande fait-il la politique du pire en Syrie ? (juin 2013)

Regard sur la Syrie, interview de Mrs. G. Munier et A. Chevalérias (sept. 2012)

La Syrie vers l'irakisation (sept. 2012)

 

Date de dernière mise à jour : 02/11/2015

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