Retour de Corée du Nord

 

Pyongyang

Benoît Quennedey, déjà interrogé ici (lien), était au mois d’août 2014 en Corée du Nord. Il participait à une visite de l’Association d’Amitié Franco-coréenne (lien) dont il est vice-président. Il est l’auteur en 2012 d’un livre sur l’économie de la RPDC (République Populaire et Démocratique de Corée / Corée du Nord).

 

Denis Gorteau : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’AAFC ? Quel est le profil type du membre ?

Benoît Quennedey : L’Association d’amitié franco-coréenne a été fondée en 1969 pour promouvoir les relations d’échanges et de coopération entre la France et la Corée – toute la Corée – dans tous les domaines – économique, social, culturel, politique… Notre conviction est notamment que renforcer les relations avec les Nord-Coréens permettra la pleine intégration de la RPD de Corée sur la scène internationale, pour permettre la réunification de la péninsule et favoriser la paix dans l’une des dernières régions du monde où la guerre froide n’a pas encore pris fin.

Les adhérents de l’AAFC sont, pour près de la moitié, originaires d’Ile-de-France, mais nous avons désormais des comités régionaux ou interrégionaux dans le Nord – Pas-de-Calais, en Bourgogne, en Normandie, en Bretagne et en Languedoc-Roussillon. Leur profil est à l’image de l’intérêt pour les relations internationales en France - plutôt des professions intellectuelles (étudiants, enseignants, professions libérales…). L’AAFC regroupe des personnes de tous âges et de toutes origines sociales et politiques qui ont souhaité s’engager dans des projets concrets entre la France et la Corée – organiser des manifestations culturelles, des échanges universitaires, ou encore la solidarité avec les populations nord-coréennes…

"l’économie est en voie de redressement"

DG : On parle plus souvent de tensions diplomatiques que d’économie concernant la Corée du Nord. Pourtant des réformes sont en place depuis 2002. Qu’avez-vous constaté sur place ?

BQ : Après le grave recul des années 1990, l’économie est en voie de redressement. Si les pénuries d’énergie persistent, même dans la capitale où les coupures d’électricité n’ont pas disparu, l’objectif de retrouver l’autosuffisance alimentaire a pratiquement été atteint (bien qu’un sixième seulement des terres soient arables). En outre, l’effort de modernisation économique et sociale est mené à un rythme soutenu, un accent tout particulier étant porté sur le logement et les infrastructures de loisirs. Aujourd’hui, les Nord-Coréens sont particulièrement fiers de faire visiter les nouveaux parcs d’attraction inaugurés depuis 2012, peu après l’accession au pouvoir du Maréchal Kim Jong-un – qui a succédé au Dirigeant Kim Jong-il en décembre 2011. D’année en année, les nouveaux équipements collectifs ou l’augmentation du trafic automobile dans la capitale témoignent que le pays est loin de l’image d’immobilisme que véhiculent les médias.

"encore faut-il que les conditions d’investissement soient parfaitement claires"

DG : La zone de Pyongyang-Nampo semble attirer la plupart des investissements étrangers, qu'avez-vous vu sur place ?

BQPlus exactement, les principaux investissements étrangers sont sud-coréens, dans la zone industrielle de Kaesong, et surtout chinois. La Chine a mis l’accent sur le secteur minier, mais également le textile. Il m’a été donné, par le passé, de visiter des usines à capitaux mixtes nord-coréens et chinois, comme l’usine de bicyclettes de Pyongyang, où les managers chinois ont une approche commerciale plus agressive vis-à-vis des étrangers (tout étranger étant vu comme un client potentiel !). L’annonce récente de l’ouverture de zones d’investissement spécial, ouvertes aux capitaux étrangers, dans chacune des provinces, devrait contribuer à relever le défi technologique. Mais encore faut-il que les conditions d’investissement soient parfaitement claires – notamment pour l’approvisionnement en matières premières et le paiement. En outre, les déboires l’an dernier de la zone de Kaesong, dont les activités ont été suspendues plus de quatre mois suite aux tensions autour de la Corée, ont eu un impact négatif sur les investisseurs.

 

DG : Les voyageurs revenant de RDPC précisent souvent le caractère « dirigé » des déplacements. Est-ce toujours le cas ? Et si oui pourquoi ?

BQOui, les visiteurs étrangers sont toujours accompagnés de guides. Ceci dit, la visite que j’ai effectuée en août 2014 ne s’inscrivait pas dans le cadre de cérémonies officielles et nos guides n’avaient pas reçu de consignes aussi strictes que lors des grands anniversaires : nous pouvions tout à fait nous déplacer dans la capitale depuis l’hôtel, ce qui était appréciable pour ceux qui (comme moi) ne privilégient pas les voyages organisés. Par ailleurs, les relations étroites qui se sont nouées avec nos guides au fil des années permettent aussi, au fil des discussions, de mieux comprendre la société nord-coréenne et le point de vue de nos interlocuteurs.

Pyongyang la nuit...

"des allures de Singapour"

DG : La ville de Pyongyang change-t-elle au niveau urbanistique ?

BQ : Depuis 2012, 30 000 nouveaux logements ont été construits, ce qui a changé la physionomie de la ville avec des tours de plusieurs dizaines d’étages et une densification du tissu urbain. Pyongyang apparaissait traditionnellement comme marquée par un très fort étalement urbain, ce qui n’est plus tout à fait vrai. Enfin, les nouveaux équipements collectifs à façade vitrée et les néons qui éclairent le centre-ville la nuit donnent des allures de Singapour à la capitale nord-coréenne.

 

DG: Avec une main d’œuvre qualifiée, des salaires faibles en euros et un régime stable quels secteurs économiques souhaite attirer la RDPC ?

BQLa zone de Kaesong est représentative d’une industrie de main-d’œuvre, dans le domaine de la confection, de l’électro-ménager ou des produits en plastique. Comme le Japon et la Corée du Sud, la Corée du Nord peut opérer une « remontée de filière » en mettant progressivement l’accent sur des secteurs de plus en plus forte valeur ajoutée. Mais des investissements considérables sont également à effectuer en matière d’infrastructures, d’assainissement ou d’énergie : les grands groupes français pourraient d’ailleurs se positionner sur ces segments de marché.

"de graves difficultés d’obsolescence technologique"

DG : L’embargo de l’ONU empêche quels projets ?

BQL’embargo des Nations Unies pose de gros problèmes d’approvisionnement : des machines-outils sont interdites parce qu’elles pourraient avoir un usage dual, civil ou militaire, entraînant de graves difficultés d’obsolescence technologique. Enfin, la notion de produits de luxe – interdits d’exportation vers la Corée du Nord – laisse rêveur : si l’on considère que les équipements de loisir accueillent un public très nombreux (comme j’ai pu le voir), que penser de l’interdiction absurde qui avaient été faite aux Nord-Coréens d’acheter des télésièges et des télécabines pour la nouvelle station de ski ?

"un écho tout particulier rencontré auprès des amateurs d’alpinisme"

DG : Avez-vous rencontré des Occidentaux installés en RDPC ? Si oui, qu’y font-ils ?

BQIl y a une communauté de quelques dizaines d’expatriés occidentaux – diplomates, travailleurs humanitaires, enseignants, mais aussi représentants d’entreprise (dans des secteurs comme la pharmacie, les transports ou le conseil juridique) – que nous avons eu l’occasion de rencontrer lors de nos déplacements. Enfin, les autorités nord-coréennes misent sur le tourisme – avec un écho tout particulier rencontré auprès des amateurs d’alpinisme, les paysages nord-coréens étant il est vrai magnifiques.

 

DG : La capitale souffre-t-elle encore de pénuries ?

BQDans notre hôtel, qui n’était pas en catégorie luxe, l’eau chaude était coupée la nuit et il y a eu des coupures de courant à plusieurs reprises pendant le séjour d’une dizaine de jours.

 

DG : Selon vous (ou selon vos interlocuteurs) quelles réformes sont prévues ou prévisibles ?

BQLa tendance à renforcer l’autonomie de gestion des entreprises a conduit à permettre aux entreprises de renforcer les dispositifs de salaire au mérite. Dans le domaine agricole, qui représente plus d’un tiers de la population agricole, l’unité de production est désormais la cellule familiale.

 

DG : Quels projets et quelles relations le groupe Hyundai entretient-il avec Pyongyang ?

BQHyundai Asan, filiale de Hyundai, gère la zone économique spéciale de Kaesong et était également en charge de celle des monts Kumgang, dont les activités ont été suspendues après la mort d’une touriste sud-coréenne le 11 juillet 2008. La reprise des circuits des Monts Kumgang est une des priorités, qui a été discutée lors de la visite cet été de la PDG de Hyundai au Nord de la péninsule, mais qui se heurte à des obstacles politiques de la part du gouvernement sud-coréen. Quant à la zone de Kaesong, peu de nouvelles entreprises s’y implantent. Aujourd’hui le risque pour la Corée du Sud est de laisser la Chine devenir le partenaire majeur de la Corée du Nord, qui serait ainsi intégrée à l’espace économique chinois. Assurément, une telle situation ne favoriserait pas la réunification.

Le dirigeant actuel de la Corée du Nord, Kim Jung-un

De quoi la Corée du Nord est-elle le nom ? 

Idéologie et système en Corée du Nord

L'économie de la Corée du Nord

Questions sur l'économie nord-coréenne 

"Vies ordinaires en Corée du Nord" LIVRE

 

 

Date de dernière mise à jour : 21/09/2014

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